Le Clown
Max se
réveille au son de la radio en ce matin de novembre. Les nouvelles du
monde
effleurent sa pensée sans vraiment l’atteindre. C’est la valse
habituelle des
footeux en délire, des chanteurs humanistes et des politiciens
altruistes. Les
nouvelles disent-ils, la routine pense t-il. Un nom prononcé par le
speaker
sort Max de son inconscience.
Le Clown est mort à l’aube.
Des visages lui reviennent en mémoire. Firmin et Alexandre, César et
Elvio,
Baba et Achille; prénoms mythologiques, de valets ou d’empereurs, pour
ces rois
de la piste.
Max ferme les yeux et se reporte bien des années en arrière. C’est le
dernier
soir où le chapiteau est planté dans cette ville frontière avant le
retour à
Haïfa et l’embarquement pour l’Europe. La foule qui se presse à la
caisse est
jeune. Soldats en permission ou kibboutzniks en attente d’un spectacle
qui leur
fera oublier leur quotidien d’agriculteurs toujours à la merci d’une
bombe ou
d’une roquette. Finalement les placiers réussissent à entasser le
surplus de
spectateurs sur les gradins surchargés. La musique traditionnelle, si
étrange
dans la nuit orientale, retentit. Le spectacle peut commencer.
Pendant que les différents numéros s’enchaînent, Baba rejoint Max à
l’arrière
du cirque. Tous les jours avant de faire son entrée, pendant que les
fauves
défilent dans le tunnel d’acier et que les équilibristes répètent leurs
chutes,
ils parlent du temps passé. Max fournit Baba en cigarettes clandestines
que lui
interdisent sa femme et la Faculté; Baba raconte sa vie de clown, New
York,
Paris ou Buenos-Aires.
Le cancer le guette, mais
qu’importe; avant de rentrer
en piste, il revoit dans les volutes de fumée tous ces lieux si
dissemblables
et pourtant similaires une fois que les caravanes ont formé leur cercle
familier autour du chapiteau. Puis la musique retentit et sous les
rires, Baba
entre en piste comme si c’était la première fois, éternel enfant au
regard naïf
devant les facéties de son cheval de toile.
Saluant à la fin du numéro, il
repart dans sa caravane, tire la porte.
Sa vie recommencera demain, à la même
heure.
Pendant que le dompteur batave fait le tour de la piste avec une
panthère noire dans les bras, les garçons de piste égyptiens démontent
la cage.
Cela va être le tour d’Elvio, le fils de César, qui conclue le
spectacle avec
ses éléphants.
Le plus âgé des
pachydermes s’appelle Benito. Un sacré numéro le Benito. Arrivé on ne
sait trop
comment pendant la guerre en Italie, il a vaillamment participé aux
combats,
aux côtés des troupes mussoliniennes et de leurs alliés nazis, en
dégageant les
carcasses de chars qui encombraient les routes.
Fait prisonnier lors de
l’assaut sur Rome en juin 1944, il pactisa avec les troupes américaines
pour
une poignée de cacahuètes. Puis, après avoir remonté la botte italienne
avec
ses nouveaux amis, se souvenant dans sa mémoire d’éléphant des
mésaventures de
ses ancêtres avec Hannibal, il préféra prudemment s’arrêter à Milan et
rejoindre le cirque de César.
Las, il ne se doutait pas de ce qui
l’attendait ! Elvio, le fils de César, était encore jeune et
Benito aimait
jouer avec le gamin, le poussant négligemment avec sa trompe ou
l’arrosant
copieusement au cours de ses ablutions matinales. Mais depuis sa plus
tendre
enfance, Elvio admirait les cascades et les sauts périlleux d’Anton, un
Roumain
qui faisait la joie des spectateurs du cirque en simulant des chutes
vertigineuses.
Inlassablement Elvio s’entraînait à reproduire son fameux saut
périlleux arrière et quand il y fut enfin parvenu, à force de douceurs
et de
fruits divers et variés qu’il volait dans les épiceries milanaises, il
convainquit Benito de se placer derrière lui afin de retomber sur le
crâne du
pauvre animal. Et depuis, tous les soirs à travers l’Europe et
l’Afrique,
Benito supporte avec stoïcisme cette bizarre lubie d’Elvio de vouloir
faire de
son crâne une piste d’atterrissage.
Mais certains soirs,
l’éléphant se sent
d’humeur farceuse. Alors lorsque l’Italien est dans les airs, il bouge
légèrement la tête et l’acrobate se ramasse en beauté dans la sciure.
Vexé, il
recommence mais l’éléphant est obstiné, tout le monde le sait dans le
cirque.
Et sous les rires et les sarcasmes se déroule une fois de plus
l’impitoyable
combat entre l’intelligence de l’Homme et l’obstination de l’Animal.
Malheureusement une fois de plus ce soir là, la Bête triompha et
l’Humain salua
la foule en boitillant avant d’aller soigner ses bleus avec quelques
onguents
dont la Femme serpent possédait le secret.
Le speaker cause toujours dans le
poste et Max revoit un autre cirque, celui du Clown. Il lui en avait
fallu du
temps depuis sa Tunisie natale pour posséder son cirque, mais au soir
de sa
vie, il y était enfin parvenu. Il avait travaillé pour toutes les
grandes
familles, il avait même fait de la télé. Certes ce n’était pas un
acteur
inoubliable devant les caméras, mais enfin il se montrait assez fier
d’apparaître dans la petite lucarne.
Lui, là où il passait la
rampe, c’était
sur la piste quand il y avait 3000 personnes qui riaient simplement de
le voir.
Il avait tellement parcouru le pays que le moindre boulodrome lui était
connu
et que ma foi il n’hésitait pas à payer sa tournée dans un petit café
de
village où il faisait l’événement en apparaissant.
Achille, puisque c’est de
lui qu’il s’agit, il fallait voir son regard vers midi lorsque le
chapiteau avait
été dressé. Les sourcils broussailleux au dessus d’un regard perçant,
il était
attentif au moindre détail et toujours aussi fier devant ce chapiteau
et tout
ce caravansérail où son nom apparaissait en lettres géantes.
Sa vie de saltimbanque n’avait pas épargné sa santé et quelques années
plus
tôt, les chirurgiens étaient allés farfouiller dans son crâne. Mais
chaque soir
lorsqu’il entrait en piste, les misères physiques étaient oubliées.
Il entamait
généralement son numéro par "le homard à l’américaine", puis suivant
l’ambiance et son état de forme, il enchaînait sur autre chose, prêt à
improviser comme à ses débuts et s’amusant toujours autant sur la
piste,
heureux de ces rires qui lui faisaient oublier la maladie et la
vieillesse.
Mais le Clown n’était guère un financier. Malgré les spectateurs qui
lui
étaient toujours fidèles, il dut vendre le cirque.
Certains vous diront pour
expliquer son suicide qu’il ne supportait plus la dépendance
induite par la
maladie.
Peut-être. Mais Max pense en entendant le speaker, qu’en appuyant sur
la détente, Achille n'a voulu en cette froide nuit de novembre
que rejoindre ses amis disparus,
Baba et les autres, pour un tour de piste intemporel.
A la revoyure l’Artiste.
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