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Le Frigo




Cet article est paru sur l'ancienne version du blog Anecdotes onanistes hébergée chez Canalblog le 28 novembre 2007.




Lundi – 03h.00 


Nouvelle semaine, nouveau boulot, nouveau camion. Je suis à la Senia. La Senia pour ceux qui ne connaissent pas, c’est une des innombrables zones industrielles qui entourent Paris, à cheval sur les communes d’Orly, Choisy le Roi et Rungis. Je cherche mon tracteur entre les caravanes de ceux que l’on appelle génériquement les « manouches ». La misère aux portes des villes. La zone quoi. Invisible sauf pour nous qui y sommes confrontés. Je le trouve finalement entre deux caravanes.
Le Frigo - Scania R420 à quai la nuit
04h.30 - J’ai accroché la semi dans une rue adjacente. Me voici dans une usine à fromages.

06h.15 – Mes 33 palettes sont chargées, le frigo réglé sur +2°. J’ai rendez-vous à neuf heures dans une base Intermarché à  Châlons-en-Champagne.

09h.00 – L’A86, la Francilienne, la N4, les Kms ont défilé. Me voici à quai. Personne pour vider la semi comme c’est la pratique dans ce genre de base. Manque de personnel ou plutôt refus des grandes enseignes de payer leurs employés.

11h.00 – J’ai fini de vider et ai récupéré les palettes vides. La lettre de voiture est signée puisque j’ai enfin trouvé un "responsable". Je dors une demi-heure après avoir pris le café.

Arthur Rimbaud à 17 ans en 1871 - Atelier d'Emile Carjat14h.00 – Un bled paumé dont j’ai oublié le nom entre Charleville- Mézières et Rocroi, près de la frontière belge. Une pensée pour ce cher Arthur au passage.

16h.00 - J’ai fini de charger mes 23 tonnes de glace et de pizza surgelés. Je n’ai pas vraiment regardé ce que c’était. Frigo à – 25°, et c’est reparti.

19h.00 – Retour à la Senia. La journée s’est bien passée. J’ai trouvé une place devant le resto. Je n’ai plus qu’à manger et après couchette.


Mardi – 04h.00

Départ de la Senia, direction Alençon. A86 puis N12

09h.00 – Arrivée à Alençon. Je ne me suis pas pressé. Arrêté prendre le café et puis j’ai redormi une heure au bord de la route.

Le Frigo - Température du frigo en surgelé11h.30 – Ca y est j’ai réussi à vider mes surgelés. Ce coup là, sur le quai, c’étaient des femmes qui vidaient. Il y a quelques années, c’était des Noirs, après des Arabes, maintenant c’est le tour des Femmes. Ils doivent les payer moins cher je suppose. A quand le tour des Chinois, enfin les vrais, ceux de Chine communiste ? Il paraîtrait qu’ils coûtent encore moins cher que les femmes. Un bol de riz, et cela repart ces engins là ! Un rêve de socialo-communo-syndicaliste. Un ouvrier que l’on ne paye pas, qui ferme sa gueule et qui n’a pas le droit de vote, dès fois qu’il vote Le Pen.

14h.00 – Zone industrielle Le Mans Sud. J’ai un stock de palettes vides à me débarrasser. Je dois recharger entre Laval et Angers.

Le Frigo - On the road18h.00 – Entre Segré et Châteaubriant. Donne moi du couscous chérie. Ce coup là je viens d’en charger 23 tonnes chez un transporteur qui  ne pouvait pas livrer demain matin à 06h.00 à Trappes.

Deux jours de boulot dans cette boite et je ne peux déjà pas respecter la coupure obligatoire si je veux être à l’heure à la livraison.

Je téléphone à l’affréteur et lui explique que j’aurai du retard. Gentil le mec, mais déplafonné du bulbe comme la plupart de ces mecs qui ne connaissent rien au taf à part leur écran d’ordi. Je commence à me marrer. Ils sont mignons ces neuneus Ponce Pilate.

Le Frigo - Parking de nuit22h.00 – J’ai eu le temps de m’arrêter une demi-heure pour manger. Je me gare le long de la N.10 dans la forêt de Rambouillet. Journée sympa. Je reprends le rythme normal sans problème après plus d’un an d’arrêt. Couchette.


Mercredi – 05h.00

J’ai "mangé" la coupure. C’est pas grave. Moi m’en fous comme avait tatoué un légionnaire sur son bras. Le bruit du cor au fond des bois. J’entends la pluie rebondir sur la cabine. Je respire la forêt.

06h.00 – Je tourne un peu dans Trappes. Finalement je trouve la base Auchan où je dois vider mon couscous. Vingt minutes pour me vider, deux heures pour faire les papiers. Chez Auchan, tout est possible. Il y a un mec qui sait vider le camion, un autre qui sait lire, encore un qui sait allumer l’ordi. Enfin ils ont embauché un quatrième qui savait écrire pour signer. La répartition du travail. Le rêve Auchan.

Le Frigo - La Francilienne près de Mitry MoryO8h.30 – Enfin libéré, le Monstre s’élance vers Mitry-Mory, … à 20 Kms/h. La pluie, les bouchons habituels.

10h.15 – Darty à Mitry-Mory. Je dois recharger trois magasins à vider impérativement dans l’après-midi.

Le mec sur le quai commence à renauder parce que je suis en retard. Je lui réponds que j’en ai rien foutre, s’il est pas content, je me tire. Pas méchamment. Juste une petite mise en forme matinale.
Ca s’arrange. Et puis je ne vais pas débiner Darty. Pour une fois où je tombe dans un dépôt qui est à peu prés bien organisé.

11h.30 – Départ pour Le Mans sud. Je n’ai pas le temps de m’arrêter même prendre un café.

14h.30 – Arrivée au centre commercial. Des vigiles partout. Un pour ouvrir la grille, baisser les plots, relever les chaînes qui barrent le passage. Le temps qui file.

Le Frigo - Les caravanes ont envahi les zones industrielles15h.30 – Ca y est c’est bouclé. Maintenant je file vers Le Mans nord en traversant la ville malgré l’interdiction. Le temps, toujours le temps.

17h.00 – J’ai fait les deux magasins du Mans. Reste celui d’Alençon.

18h.30 – Me voila vide à Alençon. Je téléphone à l’affréteur. Je recharge que demain matin. Une petite journée. Seulement treize heures de travail.


Jeudi – 08h.00

 Une vraie nuit de sommeil avec la grasse matinée en plus. Le soleil est revenu. Je pars en direction d’Avranches. J’ai même le temps de m’arrêter prendre un petit déjeuner.

Le Frigo - Pause café à Mitry Mory10h. à 12h. – Encore une fromagerie. Chargement pour Orly en fret international. L’adresse des magasins figure sur les palettes. Nouméa, Papeete, Los Angeles, Madagascar. Le camembert international.

12h.00 – Je ne dois être à Orly que vers cinq heures de l'après midi. Le Monstre a envie de musarder aujourd’hui et il oblique vers une départementale, évitant ainsi l’autoroute. Soudain à l’entrée d’un patelin, un collègue me fait signe que les bleus ont monté un guet-apens à la sortie du village pour vérifier les disques et les temps de travail. Ils sont armés me dit-il ! Le Monstre a tout juste le temps de pénétrer en catastrophe dans la cour d’une ferme.

Le Frigo - La faillite du parti socialisteLe fermier ahuri de voir débarquer un quarante tonnes dans sa cour, frigo tournant, me demande la raison de ma présence. Je lui explique et il se marre de bon cœur tout en m’indiquant un chemin de traverse. La solidarité du Milieu n’est pas un vain mot. Paysans, ouvriers, même combat ! Les socialos à la Lanterne. Méfie toi Ségolène, le Grand Soir viendra. Tes acolytes, on les fessera. Ah, ça ira, ça ira, ça ira…

Je m’échauffe, je m’échauffe, mais que voulez-vous , vingt six ans que je vois leurs tronches d’hypocrites me dire que c’est pour mon bien qu’ils baissent mon salaire, que c’est pour mon bien qu’ils veulent m’empêcher de gagner ma vie. La même race que ces putains d’enculés de toubibs de Becquerel ou d'ailleurs qui, derrière leurs silences et leurs mines perpétuellement compatissantes et apitoyées, cachent avant tout soit leur incompétence, soit leurs ambitions personnelles, soit les intérêts économiques qu’ils défendent.

Mais passons. Le Monstre et moi, on s’en bat les couilles de ces cons. Moi m’en fous comme disait le légionnaire. Et puis, on est royalistes, tendance Capétien direct. Et comme il n’y en a plus, on est tranquille…

Le Frigo - Les quais chez Darty17h.00 – Arrivée à Orly. L’heure, c’est l’heure. Les avions n’attendent pas. Une petite cour avec seulement huit quais et une vingtaine de semis là dedans. Le Monstre se fait tout petit et se faufile comme une anguille jusqu’au quai indiqué. C’est qu’il a de l’expérience le bougre.

19h.00 – Nous voilà débarrassés de nos palettes de camembert industriel. Il me reste encore une dizaine de palettes à livrer à la Senia.

20h.15 – Ca y est, la semi est vide et je peux aller manger et dormir devant le resto. C’est qu’il a bien changé ce restaurant en 25 ans. C’est plus les tenanciers classiques que vous voyiez dans les films de Gabin. Là c’est des Chinois qui ont repris. Le péril jaune vous dis-je… Enfin des Asiatiques. S’il y a un socialo qui passe par là, je vais encore me faire traiter de raciste par ces donneurs de leçons ! « C’est sui ki di ki yé ».

Pas désagréable d’ailleurs depuis qu’ils ont repris. Toutes sortes de riz plus délicieux les uns que les autres. Et puis la Servante, c’est une Congaïe, de la banlieue parisienne certes, mais enfin, plus agréable à regarder que Patrick Poivre d’Arvor à la télé. Cinquante kilos toute mouillée, moulée à la louche dans un jean taille basse, un petit débardeur trop court.

Le Frigo - Mat 49 - la chargetteMes yeux se perdent dans l’anneau d’or qu’elle a dans le nombril. Mon esprit remonte plus de cinquante ans en arrière. La jungle, Cao Bang, Lang Son, Dong Khe ; les bordels d’Hanoi, l’affaire des piastres ; Edith Piaf et les « Trois cloches » interdite de diffusion car les généraux se reconnaissaient dans le regard narquois des soldats qui écoutaient cette chanson. Béatrice, Eliane et Anne-Marie ; 57 jours d’enfer sur Diên Biên Phû. A quoi bon avoir la télé ? Je ne l’ai pas vu ce soir là.


Vendredi – 04h.00

Rien n’est ouvert à cette heure là à la Senia. Le vent fait claquer les bâches et voler les débris divers autour des caravanes. Je vais prendre un café dans un entrepôt disposant d’une machine et que je sais ouvert.

Le Frigo - Les rétroviseurs côté passager04h.30 – Mise à quai et frigo en route. Encore des fromages. Ce matin l’ordinateur qui doit me désigner les palettes à charger fait des caprices. Je ne partirai pas avant sept heures.

09h.45 - Châlons-en-Champagne. Je finis la semaine comme je l’ai commencé. Evidemment, toujours personne pour vider le camion. Intermarché, le pays où la vie est moins chère, surtout les salaires de leurs employés, enfin quand il y en a, parce que là, c’est le vide !

11h. 30 – L’entrepôt Faure et Machet à Châlons, F.M. Logistic comme ils s’appellent maintenant. A croire qu’ils ont honte de leur nom. Remarquez qu’il y a de quoi. Mon affréteur m’avait dit qu’ils m’attendaient et que je devais charger pour Caen. Ah qu’ils sont naïfs ces mecs dans leurs burlingues ! Garé devant l’entrepôt, je vais au poste de garde. Le vigile téléphone et me donne un Bip qui me signalera que je peux passer le poste de garde.

Le Frigo - Le rétroviseur 14h.00 – Toujours devant chez FM Logistic. Le bip a sonné. Je vais mettre la semi à quai, discute avec le gars qui doit faire le chargement.

15h.45 – Toujours chez Faure et Machet. Le chargement est fini. On a un peu perdu de temps. Ce coup là, le gars savait à peu prés charger, biper les palettes, mais il n’avait pas encore appris à compter. Alors on a ressorti des palettes pour vérifier. Mais quand il aura fini sa formation professionnelle, dans quelques années, tous les espoirs lui sont permis.

16h.30 – Ah ce coup là, c’est bon. Les papiers sont faits. Je vois l’enseigne FM Logistic dans mon rétro. L’efficacité à la française. Et ne croyez surtout pas que ce sont les pires !

20h.15 – Retour à la Senia dans les bouchons habituels. C’était ma première semaine de route après plus d’un an d’arrêt au début de l’automne 2007. Je considère cette semaine comme une petite semaine tranquille. Je n’ai pas du dépasser les 70 heures de travail en cinq jours ce qui n’est pas énorme dans ce métier.

Le Frigo - Le juge et l'ouvrier de DaumierSi mes disques avaient été contrôlés, entre les coupures obligatoires non effectuées et les multiples infractions à la législation sociale que j’ai commises, j’encourrais, allez, à la louche, au moins
10 000 euros d’amendes diverses et variées.

Bien que ce temps de travail soit totalement illégal et impossible suivant le législateur, j’ai un bulletin de salaire tout à fait en règle où aucun organisme étatique n’a oublié de se servir y compris sur les heures qui, enfin passons…

Vous comprendrez je l’espère que lorsque Le Monstre et moi nous entendons des mots comme « valeur travail, 35 heures, pénibilité, retraite à 55 ans, lois sociales, inspection du travail, syndicat etc.…etc… », nous restons légèrement sceptiques devant ce bal des m’as-tu-vu médiatiques et les regardons, qu’ils se présentent comme étant de droite ou de gauche, avec le même sourire de mépris.

Le Frigo - Le clochard d'Atget - 1898Je précise que je suis payé environ 9 euros de l'heure et que je suis un des rares dans le métier à réussir à me faire payer toutes mes heures, étant connu pour avoir des réactions "imprévisibles" lorsque l'on essaye de ne pas me payer une partie de mon salaire comme c'est l'usage dans la plupart des entreprises de transport françaises.

Les chiffres divergent selon les estimations, mais disons qu'il manque environ
50 000 chauffeurs routiers en Europe. Au fil des ans, cette situation est loin de s'améliorer.





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