La Pucelle d'Orléans
La
pucelle d'Orléans
Max se
dépêche en cette fin de matinée de printemps. C’est vrai qu’il s’est un
peu
attardé au PMU. Non pas qu’il est chômé sur la pince ; il joue
toujours
les mêmes numéros. Mais Martine était là, et la Martine, elle
n’engendre pas vraiment
la mélancolie.
D’accord, c’est un beau petit lot, mais question de la sortir,
elle peut vite devenir un nid à problèmes. Il faut la voir avec sa tête
de
Lolita et son accent rocailleux à la Colette lancer à un clille
inconnu : « Alors,
c’est-y que je pue de la gueule pour que tu me salues point, que j’ai
waldenström, le sida ou je sais pas trop quoi ? ». Et
de
t’entreprendre le mec pour se faire payer un jaune, et de commencer à
se faire
chatte si jamais il renaude.
Tout pour affoler le bourgeois qui était venu
tranquillement acheter sa baguette de pain et les gâteaux dominicaux.
C’est sa
légitime qui va être étonnée quand à peine rentré, il va la bousculer
sur la
table de cuisine pendant que le rôti brûle. Finalement se dit Max tout
en
cheminant, cette fille là, c’est la providence des sombres dimanches,
l’alternative à l’école des fans, une sorte de bienfaitrice des couples
en
détresse, minés par l’usure du temps.
Et pourtant elle pourrait
être aigrie
avec ses vingt ans à la peine. Conçue sur les bancs de la Sorbonne en
mai 68,
c’est un pur produit de la révolution sexuelle qui, malheureusement
pour
elle,
n’a pas profité du virage à gauche toute qui aurait dû transformer ses
chevelus
de parents en respectables, si ce n’est respectés, bourgeois
socialistes
nationaux. Ben non, avant de sentir le vent tourner, il a fallu que ces
deux
abrutis fassent un mauvais trip à l’acide et veuillent s’envoler d’un
18éme
étage pendant le congrès d’Epinay !
Abandonnée lâchement sur une aire
d’autoroute par une grand-mère évaporée, elle n’eût plus pendant
quelques
années que la solution d’écumer les familles d’accueil du Berry
profond,
zigzagant entre les violeurs paysans et les curés pédophiles.
A l’âge d’à peine
quinze ans, elle crut avoir enfin trouvé un havre sûr dans un
orphelinat tenu
par des religieuses anachroniques en ce siècle finissant. Les saintes
femmes
eurent, un sombre dimanche, la malheureuse idée d’emmener à la
patinoire
municipale la tendre enfant pour la récompenser de son ardeur à étudier
le
Cantique des Cantiques.
Mais était-ce Belzébuth,
était-ce Marie Sainte Mère de
Dieu qui avait décidé de faire son show ce jour là, toujours est-il
qu’une
collision merveilleuse autant qu’inattendue se produisit entre Martine
la
Bourguignonne et Raymond l’Armagnac, l’Adonis local.
Une intense chaleur les
envahit tous deux. La glace était rompue. Soudés l’un à l’autre, ils
s’envolèrent tels des anges vers une petite chambrette discrète tenter
d’éteindre ce désir qui les consumait, tout cela sous les ovations de
la foule et
les génuflexions des nonnes transfigurées par ce miracle de l’amour.
S’ensuivit
parait-il, mais Max n’était pas à Orléans ce jour-là, un irrépressible
rapprochement entre les sexes dans le temple de glace et il fallut
dit-on
l’intervention d’une compagnie de Crs, spécialement composée
d’eunuques,
pour
faire cesser le scandale.
Cinq ans déjà. Max se
souvient. Sous la botte
socialiste, le royaume de France tombe en déliquescence.
Prévarication, corruption
et promotion canapé sont les règles. La nomenklatura médicale du régime
patauge
dans le sang contaminé.
L’antiquaire du Grand-Quevilly invente les nouveaux
pauvres. Les laquais de la rue de Solférino piochent dans les caisses
de l’état
quand ce n’est pas dans celles des associations humanitaires pour payer
les
châteaux en Sologne, les villas du Lubéron et les maisons de pêcheurs
de l’île
de Ré.
Les juges sont bâillonnés par les lois scélérates d’autoamnistie. La
presse est muselée par des groupes financiers à la solde du pouvoir, en
échange
des marchés publics. La classe ouvrière gronde et vote mal. Par décret,
elle
est supprimée et remplacée par un nouveau prolétariat taillable et
corvéable à
merci, les sans-papiers.
La nouvelle de l’affaire de la patinoire parvient vite
aux grandes oreilles de la rue Saint-Honoré. En habitué des coups de
Jarnac, le
Machiavel de l’Elysée y subodore un coup fourré destiné, il va sans
dire,
à
déstabiliser son autorité immorale. D’ailleurs, n’y a-t-il pas déjà eu
une
histoire de Pucelle à Orléans ?
Certes celle-ci ne risque pas
de le rester
bien longtemps, le feu sous la glace d’après ce qu’on lui a rapporté.
Mais
enfin se dit-il, mieux vaut prévenir que guérir comme lui a dit
Lisbeth, sa
voyante préférée.
La lippe soucieuse, d’un geste rendu auguste par la force de
l’habitude, il sonne le capitaine Barouf, le chef de ses Tontons
Macoutes. A
peine trente secondes plus tard, apparaît l’homme au costume Ted
Lapidus,
fleurant bon le "Brut for Men" de Fabergé.
-Ave Caesar,
Morituri te salutant aboie l’excité du bocal au regard de glace.
-Allons, allons Barouf, du
calme ; il s’agit d’une affaire qui demande du doigté.
Le président a
certes toute confiance dans son homme de main, mais se méfie de ses
emportements sanglants. Le sicaire est efficace, mais il n’est pas
toujours
simple à tenir en laisse.
Le guide suprême a eu le
temps de réfléchir. La
première Pucelle d’Orléans a laissé une trace profonde dans le royaume
de
France.
Plus que son action, c’est son martyre qui a marqué le bon peuple, et
l’abandon dont elle fut l’objet de la part des puissants de l’époque,
excepté
cet assassin illuminé de Gilles de Rais qui sera le seul à essayer de
la sauver.
La pingrerie du fils d’Isabeau reste dans les mémoires, plus préoccupé
qu’il
était de savoir quel palefrenier était son géniteur plutôt que de
sauver celle
qui lui avait offert un royaume. Et puis le président a des rêves de
grandeur
posthume. Il imagine des arches triomphales, une pyramide au centre de
sa
capitale, va savoir peut-être même une bibliothèque géante qui fasse
oublier
celle d’Alexandrie.
Quand on lui parle des ses promesses, de son programme, de
la misère qui envahit les rues : « Il ne m’en chaut
guère »
a-t-il coutume de répondre. « La grandeur d’un pays, c’est la
grandeur de
son chef ». Un vrai socialo pense Barouf, pétrifié
d’admiration.
Soudain
une idée traverse l’esprit retors du Conducator. Il s’en frotte les
mains comme
à son habitude quand la perspective d’un mauvais coup le met en joie.
Il ouvre
un tiroir secret de son bureau et tend une fiole à son condottiere.
"Voyez
Capitaine, cette poudre a été trouvé au cours d’une perquisition chez
Landru, au
début du siècle.
Beaucoup d’historiens se sont demandés comment Landru attirait
ses victimes. En fait il utilisait cette poudre, la poudre à Désiré,
qui
provoque un désir sexuel irrépressible.
Depuis des décennies, mes prédécesseurs
et moi-même utilisons avec la mesure qui nous caractérise, cette poudre
infernale. A forte dose, ses effets deviennent permanents. N’hésitez
pas à bien
« saler » le café de cette Bourguignonne et de son
Armagnac. Au lieu
de transformer cette Pucelle miraculeuse en martyre, nous allons en
faire une
saute au paf de première, ce qui bien sûr la perdra dans l’estime de
ces braves
bourgeois orléanais."
Ce qui fut dit fut fait.
Max est presque arrivé chez Doumé et Suzanne. Il ralentit un peu le pas
en
pensant à cette triste histoire. On aperçoit parfois Raymond dans les
rues
d’Orléans, entre deux séjours à l'asile. Il faut dire que sur lui, la
poudre à
Désiré a eu un drôle d’effet. Après une semaine priapique qui l’épuisa
totalement, il s’acheta un âne et depuis il se balade dessus en robe de
moine.
Puis survient une crise, et nu sur son âne, il harangue la foule
esbaudie en
prédisant la grande partouze finale.
Quand à Martine, Max repense
à elle avec tendresse. Bien sûr, elle n’est plus
vraiment responsable de ses débordements. Max le sait bien. Une nuit,
et Max
n’arrive pas à y penser sans quelque honte, il a profité de ses
faveurs. Que
voulez-vous, la chair est faible.
Au matin il se réveilla en sentant la chevelure de la donzelle caresser
doucement sa poitrine velue. Soudain elle murmura:
« Ô
temps ! Suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours » (annexe)
Elle est restée très fleur bleue, la Martine, pensa t-il !
Telle est donc la sombre et malheureuse histoire du miracle de la
patinoire, des
amants séparés, la Pucelle d’Orléans et Raymond l’Armagnac.
Priez pour eux. In
Memoriam.
Arrivé devant chez Doumé, Max sonna à la porte. Suzanne vint lui
ouvrir. Mais
la suite est une autre histoire…
ANNEXE
Le lac
Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges
Jeter l'ancre un seul jour ?
Ô lac ! l'année à peine a fini sa carrière,
Et près des flots chéris qu'elle devait revoir,
Regarde ! je viens seul m'asseoir sur cette pierre
Où tu la vis s'asseoir !
Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes,
Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés,
Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes
Sur ses pieds adorés.
Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions en silence ;
On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Tes flots harmonieux.
Tout à coup des accents inconnus à la terre
Du rivage charmé frappèrent les échos ;
Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère
Laissa tomber ces mots :
" Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !
" Assez de malheureux ici-bas vous implorent,
Coulez, coulez pour eux ;
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;
Oubliez les heureux.
" Mais je demande en vain quelques moments encore,
Le temps m'échappe et fuit ;
Je dis à cette nuit : Sois plus lente ; et l'aurore
Va dissiper la nuit.
"Aimons donc, aimons donc ! de l'heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons !
L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive ;
Il coule, et nous passons ! "
Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse,
Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur,
S'envolent loin de nous de la même vitesse
Que les jours de malheur ?
Eh quoi ! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace ?
Quoi ! passés pour jamais ! quoi ! tout entiers perdus !
Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,
Ne nous les rendra plus !
Éternité, néant, passé, sombres abîmes,
Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?
Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes
Que vous nous ravissez ?
Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !
Vous, que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
Au moins le souvenir !
Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,
Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,
Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
Qui pendent sur tes eaux.
Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,
Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,
Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface
De ses molles clartés.
Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de ton air embaumé,
Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,
Tout dise : Ils ont aimé !
Alphonse
de Lamartine
in
"Méditations poétiques"
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