Roger et Jules
Roger Degueldre a été condamné
à mort le 28
juin 1962 par la cour de sûreté de l'Etat et
fusillé au fort d'Ivry le 06 juillet de la
même
année. Les fusils du peloton d'exécution devaient
trembler, car selon certains témoignages, sur les onze
balles
qui lui étaient destinées, une seule l'atteignit.
L'adjudant en charge du coup de grâce lui tira trois fois
dessus
et le rata, ses mains ou sa conscience tremblant trop. On lui amena un
second pistolet
et finalement Roger Degueldre mourut 11 minutes après avoir
été fusillé, au sixième "
coup
de grâce ".
Quelques jours avant dans
sa cellule, Roger Degueldre avait écrit le texte ci-dessous :
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Après
un certain procès qui s'est déroulé
jeudi de la semaine dernière, Degueldre Roger a
été transféré dans sa
cellule de
condamné à mort de Fresnes.Voici ce que disent
les gens ;
moi qui connais D. R.,
l'ayant pratiqué pendant trente-sept
ans, j'affirme que c'est faux. D. R. n'est pas ici. Le personnage
enfermé à Fresnes s'appelle Jules c'est du moins
le nom que je lui ai donné.
Jules est bien
différent de Roger. Depuis son
arrivée, Jules ne fait que dormir, lire, boire et manger.
Tout le monde est très gentil avec lui. On dirait un grand
personnage qui sort de maladie après avoir
frôlé la mort.
Il est entré
en convalescence, mais on doit le
surveiller attentivement par crainte de rechute. Il faut aussi se
soucier qu'il ne lui manque rien et, à cet effet, lui ouvrir
souvent sa porte et lui demander s'il n'a besoin de rien. La nourriture
riche et abondante est nécessaire à ce grand
malade et on ne se fait pas faute de la lui donner.
La nuit, il faut veiller
sur ce pauvre Jules. Aussi met-on une ampoule
bleue de façon à pouvoir guetter son sommeil,
mais ne pas lui blesser les yeux. Le matin, on lui apporte son
café jusque dans le lit, puis on lui fait faire une petite
promenade, toujours sous la surveillance attentive et
attendrie d'un, ou de deux, même parfois de trois gardiens.
Parmi ces gardiens, il y en a toujours qui sont armés, et
c'est là un des points pour lesquels je dis que ce n'est pas
R. D. qui est là, car Jules n y fait même pas
attention.
Parfois, le directeur de
la maison vient le voir et lui apporte un
médicament. Il lui avait promis ce médicament
tous les soirs afin qu'il s'endorme mieux, mais, en fait,
jusqu'à ce jour, il n'est venu qu'une seule fois avec le
médicament. Peut-être le docteur n'est pas
d'accord? Car il doit y avoir un dans cette maison, mais Jules ne l'a
pas encore vu.

En revanche,
l'aumônier est venu le voir hier.
Très gentil et compréhensif mais Jules est
très méfiant vis-à-vis de ces
gens-là. En cela, il ressemble à R. D.Tout le
monde a, sur le passage de Jules, un sourire attristé plein
de compréhension. Jules répond par un large
sourire et une parole aimable, et il lui semble à chaque
fois entendre un soupir de soulagement sortir des poitrines des gens
qu'il rencontre. Ce soupir semble dire : « Ah! il va mieux.
» Et Jules est tout content de la bonne farce qu'il est en
train de jouer.
Parfois, mais
rarement quand même, une peur bleue
s'infiltre en Jules. Elle est vite rejetée, car cette peur
est destinée à R. D. et Jules n'en veut pas.
Voici le deuxième point qui me fait dire que ce n'est pas R.
D. qui est ici, mais bien Jules.
Jules est
détaché de ce monde, il ne
s'intéresse à rien. Tous les jours, la radio lui
parle d'un certain Tour de France qui est, paraît-il,
l'attrait de tous les Français. Mais Jules ne fait
guère attention à ces bonshommes qui font des
kilomètres en suant et en fatiguant, alors que l'avion ou
l'auto sont plus rapides ou plus reposants. La chambre de Jules est
toute jaune, proprette et nette, mais la porte et la fenêtre
derrière laquelle se trouvent d'énormes
barreaux et un grillage sont fermées en permanence.
Diable! On ne sait jamais ce qui peut se passer dans la
tête d'un malade.
Jules s'en f...
éperdument et ne songe qu'à
s'allonger sur son lit, pas très confortable car trop mou,
et fumer, lire, manger, boire, dormir.Tous les jours
après la promenade, on lui fait prendre une douche, toujours
sous surveillance attentive et directe. Il passe là un bon
moment, car il peut s'amuser à demander à l'un
des gardiens de lui faire la douche chaude et froide alternativement,
et on s'emploie à le satisfaire immédiatement.
Quand Jules sort de sa
chambre, tout ce qui n’est pas gardien
rentre et se camoufle. Personne n’a le droit de
voir Jules, car c'est quelqu'un d'important. Je crois que j'ai tout dit
sur Jules et de sa vie bien calme et si douce.
Et R. D., me direz-vous,
où est-il alors? Que fait-il? Que
pense-il ?

Ça c'est un
secret que je connais bien, mais moi seul le
connais.
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