Soins intensifs
Cet article a été publié
par Jean-Marc sur le blog Survivre le 05 Juin
2007. Jean-Marc y relate sa deuxième greffe de moelle osseuse ayant eu
lieu quelques jours plus tôt au centre Henri Becquerel de Rouen. Il
avait subi sa première greffe quatre mois auparavant. Vous
pouvez retrouver l'article originel en cliquant ici . Il est également paru
sur l'ancienne version du blog
Anecdotes onanistes
hébergée chez Canalblog
le 06 Juin 2007.
|
Enfant,
quand j'étais dans la peine, mon
père me rappelait doctement que les grandes douleurs sont
muettes, avant de refermer la porte de ma chambre. Ma mère
pendant ce temps se reposait de son cancer au cimetière du
village. J'étais absolument seul face à ma
douleur. J'ai dû apprendre à l'étouffer
en moi, en silence.
On n'échappe pas aisément aux
fonctionnements psychologiques acquis pendant l'enfance. Mes proches
savent qu'ils ne pourront rien faire pour moi pendant cette
période d'hospitalisation. Je ne souhaite ni visite ni appel
téléphonique. Ils le savent sans
forcément le comprendre, mais me font la faveur de
l'admettre. L'enfermement physique qui m'attend dans la chambre
stérile va se doubler d'un enfermement mental auquel je ne
peux me soustraire. Seule Caro échappe à la
règle. Elle restera mon unique lien avec la
réalité du monde extérieur pendant
toute cette période. Pourtant quand la voiture
s'arrête elle me demande encore une fois si je veux qu'elle
m'accompagne. Inutile, lui dis-je en l'embrassant, puis je sors mes
bagages du coffre et lui fait un dernier signe de la main en me
dirigeant vers l'entrée de Becquerel.

On ne perd
pas de temps. Je suis arrivé depuis
une heure
à peine que déjà on m'a
branché la
perfusion de chimiothérapie destinée à
détruire les cellules de la moelle.
Tant mieux, me dis-je en
regardant le poison incolore
s'écouler goutte à goutte dans la tubulure. Ne
suis-je pas ici pour cela? J'ai encore quelques heures de
tranquillité avant que les nausées ne s'emparent
de moi.
Deux jours plus tard, elles sont là à
traîner, quelque part entre le fond de ma gorge et la masse
palpitante de mes tripes. Comme une troupe de hyènes en
maraude, nez au vent, elles flairent à distance l'animal
blessé et la charogne encore tiède. Je les
connais. Elles ont le pouvoir redoutable de vous réduire
à ce que vous êtes: un tube digestif
doté de raison. Un tuyau pensant. Je les connais bien.
Sournoises, elles attendent le moment
propice, c’est à dire le plus inattendu, pour
lancer l'attaque, déchaîner leurs spasmes,
distiller leur fiel. Pour l'instant, elles rôdent.

J’ai parfois l’impression que
s’espacent les cercles qu‘elles dessinent autour de
moi. J'essaye de m'en persuader. Je tente l'autosuggestion. Tout
ça, c'est dans la tête, me dis-je. Et puis on
m’a administré tout à l’heure
deux ampoules de Primpéran. Il suffit de penser à
autre chose.
On essaye de n’y pas penser, mais on finit
à un moment où à un autre, sous la
pression du malaise qui croît, par ne plus penser
qu’à ça. Je connais par
expérience quelques
rêgles que je m'empresse de respecter. Ne pas changer
brusquement de position. Ne rien avaler que par lentes et minuscules
gorgées. Ne pas tousser dans le but d’expectorer.
Surtout
pas. Tâcher de se faire oublier.
Je n’avale rien
d‘autre que ma salive,
avec mesure et prudence. Je reste immobile dans mon lit et respire
à petites goulées. Ma dernière
tentative pour prendre un peu d’eau pour cause de bouche
desséchée était risquée
mais je n’en pouvais plus. Il me fallait de l'eau absolument.
L'attaque est foudroyante. Brusque afflux de salive glacée
qui inonde la
bouche, j’ai juste le temps de m’asseoir et
d’attraper un récipient à la
volée.
Cette fois j’ai l’impression que
je vais
vomir mon propre estomac. Il s’y reprend à maintes
reprises, le bougre, avant d’admettre qu’il ne
pourra pas passer en un seul morceau par mon œsophage.
Enfin,
après une ultime et violente tentative qui me tire les
larmes des yeux, il finit par régurgiter comme par
dépit une petite cuillérée
d’un liquide mousseux de couleur jaune vif au goût
tellement corrosif que je crois bien voir
s’échapper de la bassine de plastique une vapeur
méphitique, verte comme un nuage de chlore.

J’observe un moment ce maigre résidu le
souffle court et les yeux embués, bouchant toujours
d’une main mes narines afin d’éviter les
douloureuses remontées par les fosses nasales,
indifférent aux lamentables filets de salive qui font le
téléphérique entre mes
lèvres et le fond de la bassine.
J’attends le
cœur battant la vague suivante. Elle ne tarde pas. Nouvelle
lutte entre l’estomac qui veut passer et
l’œsophage qui résiste. Brève
et violente. Quelques longs spasmes accompagnés
d’odieuses éructations. Au bout du compte il
n’y a pas plus de liquide dans la bassine que tout
à l’heure, mais mon corps est
entièrement recouvert d’une pellicule de sueur
glacée.
Je halète comme un animal
blessé. Je tremble. La bave coule de ma bouche sans retenue.
C’est le moment délicat. On
espère que s’en est terminé pour cette
fois, mais il suffit de rien pour faire repartir une nouvelle
série de spasmes. Renifler, avaler sa salive,
penser…
Et ça recommence cet estomac dont
j’imagine qu’il se retourne dans mon ventre comme
un gant qu’on essore, et qui finit quand-même par
délivrer au prix exorbitant de rots infâmes et de
gémissements incontrôlables un ultime filet de suc
gastrique, quintessence de la quintessence de ce que mon corps peut
délivrer de plus infect. Épuisé, je ne
suis plus
qu’un viscère grelottant qui tient une bassine
à la main en bavant.

Je reste ainsi plusieurs minutes
l’esprit totalement hagard jusqu’à ce
que la sueur qui sèche me fasse frissonner de froid et que
je me rallonge en tremblant sous les couvertures.
C’est à partir de ce moment que je
cesse totalement de m’alimenter.
On vérifie ma tension artérielle et ma
température toutes les quatre heures. On m'injecte des
drogues. Le matin, vers huit heures, on prélève
un peu de mon sang et on me pèse. Je me laisse faire dans un
brouillard ouateux.
L’interne passe m’ausculter chaque
matin. On vous fait la greffe cet après-midi, me dit-elle.
Déjà j’ai perdu la notion du temps.
Celui-ci refuse de s’écouler, épais
comme de l’huile gelée. Le greffe se
résume à une simple
transfusion des cellules souches qu’on m’a
prélevé en décembre et
débarrassées des cellules malignes.
On me la
passe en deux fois à quelques heures d'intervalle.
Un matin, j'ai la surprise de voir entrer dans ma chambre
mon hématologue référent
accompagné de l'interne. Il est de garde. Il me serre
vigoureusement la main avant de m'examiner.
Bon, dit-il, un peu trop jovial à mon
goût, ça se passe comme prévu. On aura
peut-être un léger mieux après cette
deuxième greffe... Ou peut-être pas...
Le voilà qui prépare le terrain. Il me
sort son "peut-être pas" comme un prestidigitateur le lapin
de son chapeau, en me regardant droit dans les yeux pour voir si le
message est bien reçu. Vous ne mangez plus depuis combien de
temps? Je ne sais pas. Trois jours? Il faudra peut-être vous
alimenter par voie
parentérale... Toujours pas de température? Ca ne
va pas tarder...

Le lendemain comme je me réveille à
grand peine d'une nuit chaotique, je remarque avec
étonnement que le liquide habituellement limpide qui
s'écoule par la tubulure de ma perfusion a changé
de couleur. Il est maintenant blanchâtre comme du lait
mêlé d'eau.
L’interne entre à
cet instant. Qu’est-ce que c’est? Lui dis-je en
désignant la poche de plastique laiteuse suspendue au dessus
de ma tête après qu’elle m’ait
examiné. Vous savez bien. C’est
l’alimentation
parentérale dont on vous a parlé hier.
C’est fou ce qu’on apprend à
la faculté de médecine.
Jusqu’à l’art de la manipulation
linguistique. Comment transformer un « il faudra
peut-être... » en un
« on va vous imposer... » sans
passer par la case du consentement éclairé.
Je n’ai vraiment pas la force de discuter. Ma
température est comme prévu montée en
flèche, accompagnée de diarrhées. Je
commence vraiment à me sentir mal malgré les
traitements que l’on me donne.
Très faible. Le
matin, je dois me tenir des deux mains pour monter sur le
pèse-personne. Tension à neuf-cinq. Je ne connais
pas mon taux d’hémoglobine. Il ne doit pas
être bien fameux.
Impossible de faire quoi que ce soit. Je ne
peux pas tenir un livre plus de quelques minutes. D’ailleurs
je ne comprends rien à ce que je lis. La
télévision réclame trop
d’efforts visuels. Il reste la radio qui même en
sourdine me fatigue trop. Mieux vaut le silence. Les grandes douleurs
sont muettes, n’est-ce pas?

Je m’enfonce
malgré moi dans une sorte d’autisme. La
leçon, je l’ai trop bien apprise. Maintenant,
c’est elle qui me mène par le bout du nez.
Chaque jour je m’arrache au vide pour dialoguer au
téléphone avec Caro. Les conversations sont
courtes. C’est moi qui les abrège. Antoine refuse
de me parler. Il a peur. Caro m’affirme qu’il va
bien. J’appelle aussi Camille.
Puis,
épuisé, je replonge dans le mutisme.
Les infirmières viennent toutes les quatre
heures. C’est ainsi que je mesure le temps. A leurs
allées et venues. Elles sont pour la plupart douces,
dévouées et bienveillantes. D’autres,
rares, s’irritent de mon
silence. Celles-là on besoin de mots, de remerciements, de
gratitude clairement exprimée. Elles veulent être
payées cash. Ce sont elles qui sont dans la souffrance,
beaucoup plus que moi.
Désolé. Je suis à sec. Les
mots sont bloqués tout au fond. Verrouillés avec
le reste.
L’une d’elles perd son sang-froid au
point de m’envoyer un commentaire haineux par le biais de mon
blog, que chacun peut lire. Son but est clairement de me nuire. Elle
veut que je souffre un peu plus. Belle leçon pour les
naïfs qui imagineraient l’hôpital comme un
refuge sûr. Ici comme dans la vie, le pire côtoie
le meilleur. On peut faire de mauvaises rencontres.

Un jour, après une transfusion, je commence enfin
à me sentir mieux. Mes globules blancs ont atteint un niveau
tel qu’on peut lever les mesures d’isolement.
Je
sors du trou. Les mots reviennent. L’hématologue
qui me rend visite est un peu estomaquée quand je lui dis
que je souhaite sortir dès le lendemain.
Elle voudrait bien
me garder encore quelques jours en observation, mais je la pousse
à négocier en lui disant que je sortirai
s’il le faut contre avis médical. On finit par
trouver un terrain d’entente raisonnable. Je sors
quarante-huit heures plus tard.
Dix-neuf jours se sont écoulés.
|