Le 11 septembre 2006
SURVIVRE
Le 11 septembre 2006
| Vous trouverez sur cette page des extraits des deux
premiers articles du blog Survivre
parus fin septembre et début octobre 2006 sous les titres Sérénité et Speed |

Le 11 septembre 2006, je me réveille.
Je n'ai pas l'intention de me priver du premier café de la journée pris
sur mon balcon qui domine Rouen, sous un ciel exceptionnellement bleu,
seulement zébré par les avions qui filent vers
Charles de Gaulle et le vol des oiseaux qui eux n'y
vont pas, et ne virevoltent dans mon champ de vision que pour mon seul
plaisir et la joueuse intention me mettre encore un peu plus
en retard.
Les bruits de la ville montent jusqu'à moi, la flèche de la cathédrale
est bien visible, n'émergeant pas comme quelque fois en automne d'une
impénétrable nappe de brouillard, telle une noire balise sur une mer
blanche .
Les hommes s'activent : on est à l'heure. Je m'offre même le luxe de
zapper sur la TNT . Sur tous les écrans que je capte, et sur ceux du
monde entier, des avions s'écrasent sur des tours jumelles
sans cesse et sans cesse, des scènes de panique succèdent aux fumées et
aux poussières qui obscurcissent le ciel de la ville martyr . Les
oiseaux, eux, sont partis depuis longtemps.
11 septembre 2006 : je suis serein.
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En sortant du centre de
rééducation le lendemain, je file récupérer mon analyse au labo, et me
rends à mon RV chez l'ophtalmo.
Elle ignore que je l'ai élue ma clinicienne personnelle, depuis que la
presbytie me rappelle mon âge, en raison d'un critère simple : la
géographie .
De mon esprit s'échappent alors en douceur les miasmes de ma journée de
travail.
Les traumatisés crâniens, les comateux en phase d'éveil,les
patients "végétatifs", les mourants, tous décident qu'il est
l'heure de me laisser en paix et de se retirer sur la pointe des pieds,
comme chaque soir depuis tant d'années.
Je suis dans la salle d'attente du Dr.O. à l'heure dite.
Elle
aussi est ponctuelle, j'ai immédiatement apprécié. Elle a la
soixantaine
tonique. "T'es trop speed, Mamie" doivent lui dire ses petits enfants.
Elle est super rodée à l'examen systématique, et déroule en souplesse
son protocole clinique avec virtuosité tout en m'inondant de questions
et d'anecdoctes.
Mais son rythme de paroles ralentit pour s'éteindre
tout à fait. Elle jette un oeil sur son écran de PC, puis un autre dans
l'appareil dont je n'ai pas bougé. Je l'entends penser très fort qu'il
y
a un problème. C'est à ce moment que je sors mon Jocker.
"Je vous ai
apporté les résultats de l'analyse sanguine que m'a prescrit mon
médecin traitant" dis-je à toute vitesse pour parer à une reprise
inévitablement fulgurante de son tir de barrage oral.
Elle rougit, elle blêmit à sa vue.
" Vous avez le n° de votre
médecin traitant sur vous?" me demande-t-elle.
Elle tombe sur un standard qu'on vient de brancher sur boite vocale.
"Bon, sa consult. ne doit pas encore être finie, vous allez y filer de
toute urgence, il doit vous prescrire rapidement des corticoïdes mais
d'abord vous examiner et je n'ai pas le matériel nécessaire, alors
foncez, je vous fais un mot, vous avez des sténoses, je vous prends un
RV en ophtalmo au CHU pour demain matin, je crains une maladie de
Horton, c'est une urgence, filez, filez" me dit-elle en me tendant une
lettre qu'elle a eu le temps d'écrire en me disant tout cela et au
recto de laquelle elle a notifié en lettres capitales le mot "URGENT ".
Elle est trop speed, me dis-je en remontant en voiture, tout en
appuyant quand-même un peu fort sur la pédale de droite.
Quelques minutes plus tard, je me gare sur le parking de la
supérette devant lequel se situe le cabinet du Dr.T. Il est 19H45, la
salle d'attente est encore comble, mais j'apprends que le Dr.T. vient
de partir, les consultants attendent son associée.
Je capitule. On verra demain, trop fatigué, de toutes façons, elle est
trop speed, Mamie; je rentre.
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