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Cet article est paru sur le blog Survivre le 12 Juin 2008 sous le titre Cache-cache avec la mort



En attendant la mort. Un article du blog Survivre. Photo d'un tableau de Vincent Van Gogh: les chaussures
C'est pas si mal, les chaussures, comme but dans la vie...J'aime bien ça, les chaussures.

Elle pensait vraiment qu'à ça?

Je schématise, mais c'était de ce niveau.

On a tous besoin d'une martingale...

Pour tenter d'oublier la mort?

Bien sûr pour oublier la mort. Qu'est-ce que tu crois qu'on fait d'autre tout au long de notre vie?

Je sais.

Moi aussi j'ai tâté de la chaussure. Ça n'a pas suffi. Je ne pouvais pas en rester là. Je suis passée aux fringues, aux bagnoles, aux voyages, aux restos gastronomiques, aux produits de luxe, et à des tas d'autres choses plus ou moins avouables...

Échec total. Tout cela c'est vite révélé insuffisant.

Dès que tu as assouvi un désir, tu reviens à la case départ. Tu as juste accumulé un peu plus de frustration. Rien de nouveau de Platon à Freud. Mais la connaissance ne peut pas remplacer l'expérience. De toutes façons, les plans bouddhisme et détachement, c'est pas vraiment mon truc. J'aime trop la vie. Il fallait que je trouve un objectif plus difficile à atteindre.

C'est comme ça que je me suis mise au golf.

Il y a une différence de taille...

Aucune différence. Tous les moyens sont bons pourvu qu'on obtienne un peu de répit.

C'était pas gagné d'avance. J'étais bourrée d'à priori. A bien y regarder, le golf, ça consiste ni plus ni moins à taper dans une balle avec un bâton pour l'envoyer dans un trou, tout en respectant un ensemble compliqué de règles plus débiles les unes que les autres. Absurde. Très british. Difficile de faire plus stupide quand tu vois les choses sous cet angle. Et puis, il y a l'étiquette, les cours de perfectionnement, les tournois, le tout assorti d'une pointe d'élitisme. Je ne te parle pas de niveau social. Je te parle de complexité. Que veux-tu, tout se démocratise de nos jours, mon pauvre ami!

Donc, un jour de désespoir, une relation m'a proposé de m'emmener avec lui pour essayer. Je n'y croyais pas, mais contre toute attente, ça a fonctionné.

Le golf, c'est un univers parallèle. Tu commences le golf comme tu entrerais en religion. Quand tu joues, tu es totalement hors de la réalité. Toutes tes angoisses se polarisent sur cette petite balle que tu t'efforces d'envoyer valser au loin dans les airs en prenant des mines inspirées. Tu finis par ne plus penser qu'à ça: au moment précis où tu frappes ta balle. Ça devient une obsession. Peu à peu tu organises ta vie autour de ce minuscule instant d'éternité. Tu t'abonnes à des revues spécialisées, tu organises ton planning professionnel en fonction des heures de cours, tu pars en vacances exclusivement là où tu sais pouvoir suivre un stage intensif, le week-end tu t'inscris aux tournois. Tu es tout le temps parti à droite à gauche. Tu finis par ne plus fréquenter que des golfeurs...

Tu es en train de me faire la description d'un fonctionnement sectaire.

Peut-être, mais ça fonctionnait parfaitement. Paul s'y est mis aussi. On y allait ensemble. Ça créait une nouvelle complicité. On avait déjà épuisé pas mal de recours. Qu'est-ce qu'on avait à perdre? C'est pas nocif pour la santé. Et puis, c'est so smart!

Le niveau de la bouteille de Jack Daniel's baissait de façon inquiétante à mesure que le cendrier ressemblait de plus en plus à une reproduction au 1/10ième de la pyramide de Kheops.

J'ai allumé une clope avant de poursuivre.

Ce n'est pas de cette différence dont je voulais te parler. La nuance, c'est que toi, tu es consciente qu'il ne s'agit que d'un dérivatif. Un leurre. Un exutoire. Tu n'es pas dupe. Tu gardes de la distance.

Évidemment.

Ça ne t'empêche pas de garder les yeux ouverts sur le monde.

Non, mais je suis comme tout le monde. J'ai besoin de les fermer de temps en temps. Question d'équilibre mental.

Tu restes cependant consciente de la réalité qui t'entoure.

Malheureusement.

Ne dis pas malheureusement. Tu n'as pas le choix. Impossible la nier sans sombrer dans la pathologie mentale. La réalité est bien là...

Je me répète : malheureusement. Mais en somme, tu lui reproches d'avoir trouvé un moyen qui lui convenait?

Non. Je ne lui reproche pas ça. Chacun est libre de trouver les petits arrangements qu'il juge utile pour évacuer l'angoisse de mort. Chacun fait comme il le peut avec ça. Mais il ne faut pas aller trop loin. Comment peux-tu espérer partager quoi que ce soit avec quiconque si ton système se replie à ce point sur lui-même que tu finis par refuser d'envisager jusqu'à l'existence même d'autres réalités, d'autres possibilités, d'autres voies?

J'ai vite compris de quoi il retournait.

Je me souviendrai toujours la première fois où je suis allé chez elle. Il ne m'a fallu qu'un simple coup d'œil pour flairer le problème.

C'était comment?

Chez elle? J'ai eu l'impression de pénétrer dans un musée.

Tu n'aimes plus les musées?

Pas ce genre de musée. C'était...Comment te dire? Figé. Complètement statique. Immuable. La pensée qui te venait aussitôt à l'esprit, c'était : une place pour chaque chose, chaque chose à sa place. Rien ne devait changer. Jamais. A la réflexion, ce n'était pas un musée. C'était plutôt un temple. Un endroit dédié aux rituels.

Je ne savais pas encore pour les rituels.

Je vois. Ce devait être un peu différent de mon bordel domestique...

C'était carrément angoissant. Mais je ne me suis pas méfié tout de suite. Je me suis dit qu'elle avait dû simplement faire un peu de ménage, histoire de faire bonne impression. D'ailleurs j'avais, comme tu l'imagines, autre chose en tête.

En tête, vraiment?

Bon, d'accord. Un peu plus bas que dans la tête.

Si tu cherches à m'expliquer que les hommes n'ont pas de cerveau tu peux zapper. Je suis au courant. J'ai fait des études...

D'accord. Pourtant la science affirme qu'ils en ont bien un. Le scanner le prouve. Je t'accorde qu'ils en perdent l'usage quand il y a une femme dans les parages. A la condition expresse, faut-il le préciser, qu'elle soit baisable.

C'est génétique, ce truc là.

Elle a bon dos, ta génétique.

Tu sais que j'ai raison.

Admettons. Donc, vous avez baisé.

On était là pour ça.

Et?...

Le piège s'est refermé. La suite, tu la connais.

C'était si bien que ça?

Non, justement, pas terrible.

Tu t'es fait avoir avec l'effet Pygmalion?

Ben oui.

Quel con!

Ne m'accable pas. Les Dieux m'ont puni. Je suis rapidement passé du rôle de Pygmalion au châtiment de Sisyphe.

Pourquoi tu ne t'es pas sauvé?

J'ai cru en ses mensonges...

De pire en pire!

Alors disons que j'aime les défis...

C'est déjà mieux.

Elle venait de vivre une sale épreuve. Le mec qu'elle devait épouser venait de se tirer trois mois avant le mariage, après sept ans de vie commune. Sans explication. Enfin, c'est ce qu'elle disait. Aujourd'hui, je suis même sûr qu'elle avait fini par y croire. On finit parfois par croire en ses propres mensonges. C'est plus facile que de se remettre en question. Ou alors elle n'a pas entendu ce qu'il lui a dit. Ils souffrent d'une étrange forme de surdité dans cette famille. Ils n'entendent rien qui puisse ébranler leur système. C'est assez fascinant.

Non, c'est banal dans les névroses.

Et tu as avalé ça? Le type qui se sauve sans un mot? Après sept ans? Alors que tout est programmé?

Le plus beau, c'est que tout était payé! La salle de réception, le traiteur, la robe de mariée...Ils parlaient même d'avoir un enfant.

Crois-le ou pas, je l'ai tout gobé tout rond le conte du mec qui se barre sans donner aucune explication. C'était inacceptable que ce type n'ait pas eu le courage de donner ses raisons. C'était ce que je pensais. Pas un instant je n'ai imaginé qu'il se pouvait que cette histoire soit fausse de bout en bout. De toutes façons, tu n'as que deux solutions face à une névrose. Soit tu te sauves avant qu'il ne soit trop tard, soit tu adhères et tu deviens complice en contribuant à renforcer les troubles.

J'étais devenu tellement naïf que je ne voyais même plus un simple fait indiscutable qui aurait dû faire résonner en moi tous les systèmes d'alarme : ce mec s'était bel et bien TIRE A TOUTES JAMBES.

A ce stade, c'est plus de la naïveté.

C'est de la connerie?

Au minimum...

Il faut croire qu'il y a eu un phénomène de contagion. Je suis devenu sourd moi aussi.

Bizarre. Normalement l'amour rend plutôt aveugle...

Pourtant, je me souviens encore aujourd'hui des mots qu'elle prononçait et qui en temps normal auraient dû me faire fuir moi aussi.


Qu'est-ce qu'elle disait?

Qu'elle ne voulait pas déchoir socialement. Cette idée lui était insupportable.

Ça veut dire quoi au juste?

Elle a été élevée dans un milieu bourgeois. Elle ne pouvait pas imaginer l'idée d'être contrainte de diminuer son niveau de vie. Ça aurait été une insupportable défaite personnelle. A ses propres yeux, et surtout à ceux de ses parents. Et puis, adieu les chaussures.

Et qu'est-ce que tu lui a rétorqué?

Que le fric ne m'intéressait pas.

C'était honnête de ta part.

Je t'ai déjà dit que le mensonge c'est trop compliqué pour moi. J'aime la simplicité. Je ne connais rien de plus simple que la vérité. De plus, comme toi, j'avais déjà fait ma propre expérience. Je gagnais très bien ma vie quand j'exerçais en libéral. J'avais obtenu tout ce que la société avait à m'offrir. Un compte en banque bien fourni, et une vraie vie de con. Il m'a fallu dix années pour réaliser que ce n'était pas d'argent dont j'avais besoin, mais de temps. C'est pour ça que j'ai revendu mon cabinet et que je suis allé travailler en institution.

Ça ne l'a pas rebutée, apparemment.

Elle n'était pas dans un état normal. Moi non plus. J'étais une planche de salut. Quand tu vas te noyer, tu t'accroches à n'importe quelle merde, pourvu qu'elle flotte.

En somme, tu étais un deuxième salaire.

C'est un peu réducteur, mais aujourd'hui je pense que c'est au moins une partie de l'explication. Mais à l'époque, malgré mes doutes, je me sentais plutôt dans la peau du chevalier blanc. C'était plus valorisant.

Il ne restait qu'une chose à faire pour y voir plus clair: jouer cartes sur table. J'ai tout balancé.

Tout? Vraiment?

Tout, je te dis. Je ne lui ai rien caché de ma vie. Et pour faire bonne mesure, j'ai commencé par le pire.

La vache! Te connaissant, tu as dû forcer le trait.

Pas besoin. Ma vie était assez éloignée de son univers comme ça. C'était l'histoire de la carpe et du lapin. Elle a été héroïque. Elle n'a même pas bronché. Remarque, peut-être n'entendait-elle rien?

Ça doit être ça. Je la connais, moi, ta vie. T'es un cas.

..Après, c'est l'engrenage. Tu te piques au jeu. Tu te dis qu'à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire...

Prétentieux!

Non, ambitieux. Les causes désespérées ne sont-elles pas les plus belles?

Tu te prendrais pas pour le Cid? Tu aggraves ton cas.

Non. Plutôt pour Don Quichotte.

Je t'ai dit que j'avais besoin d'enthousiasme. C'est beau un moulin à vent, tu ne trouves pas? Moi, j'adore. Mais j'avais conscience que quelque chose clochait.

Tu n'était donc pas complètement aveuglé? Il subsistait en toi une étincelle de lucidité?

Ça a toujours été mon problème, la lucidité.

Et tu as fait quoi?

J'ai consulté un psy.

Beau réflexe. Raconte.

Dis-donc, tu as vu l'heure?

Pas grave, demain j'annule mon golf. Tu apprécies, j'espère?

J'apprécie.

Je te rappelle quand-même que je me suis levé aux aurores ce matin pour aller enterrer mon père, qu'il est trois heures du mat, et que je suis complètement bourré.

Et puis tout ceci n'a plus aucune importance. Dans quelques temps, c'est moi qu'on enterrera.

Un voile de tristesse a couvert son visage.

Putain de merde, dis pas des trucs comme ça... Tu ne sais rien du temps qui te reste à vivre. Les statistiques...

Arrête là, Sylvie. Ne me fais pas le coup des statistiques. J'ai un hématologue pour ça. Tu es mon amie, pas mon toubib.

N'empêche que tu ne sais rien...


Je sais une chose indiscutable. Le compte à rebours est lancé. Mon cancer est incurable, tu ne l'ignores pas.

Je sais, oui.

Si je veux éviter de perdre du temps, il n'y a qu'une attitude logique...

Laquelle?

Vivre comme si je ne disposais que du répit le plus court. Remarque que c'est un raisonnement de type économique. Je ne vois pas comment être plus prosaïque. Tu vois mieux?

Non, je comprends. Tu as raison sur la méthode.

De toutes façons, je n'ai plus les moyens de jouer à cache-cache avec la mort.

C'est trop tard, ai-je chantonné sur les trois notes du jeux des mille francs.

En attendant la mort. Un article du blog Survivre. Photo d'un tableau de Vincent Van Gogh: les chaussuresTu as des projets?

Bien sûr. Tout oublier, et tâcher de trouver un peu d'apaisement.

Retour à la case départ. Tu en reviens à ton ambition initiale.

Oui. Comme un vieux cheval exténué qui rentre tout seul à l'écurie...

En attendant l'abattoir.

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