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SURVIVRE
Double peine




Cet article a été publié par Jean-Marc sur le blog Survivre le 13 Août 2007.



Dépression nerveuse - Témoignage d'un patient après deux greffes de moelle osseuse au centre Henri Becquerel de Rouen - Diagram of Freud's Psyche Theory
Il ouvre mon dossier qu’il a extrait d’un carton à dessins. Il le parcourt quelques instants pour se rafraîchir la mémoire tandis que je croise les jambes, puis il fait basculer son fauteuil en arrière. Il y a, pour marquer la fin du rituel du début de séance, un court instant de silence, comme l'inspiration que l'on prend avant de plonger.

Rien n’a changé depuis que je suis entré dans la pièce où il me reçoit, pourtant tout est maintenant différent. On vient d’un accord implicite de basculer dans un espace où tombent toutes les barrières, où se lèvent toutes les inhibitions. Il est désormais possible de laisser ici s’exprimer toutes les pensées. D'un hochement de tête il m'engage à commencer.

Je me sens très mal, dis-je. Je pense que je fais une dépression. Certains appellent ça l'effet post-greffe. Cela se manifeste par la perte de contrôle de mes émotions. J'ai l'impression d'avoir épuisé toutes mes ressources mentales ces derniers mois, après les cures de chimio et les deux autogreffes. Mon esprit est envahi par une force qui me domine totalement. J'agis comme un automate. Je ne parviens pas à reprendre la main.

Impossible de trouver le moindre dérivatif. Une part de moi-même observe le phénomène, l’analyse, le comprend. L'autre part le subit de plein fouet et tente vainement de lutter. Ma raison s’épuise à ce combat, mais elle est impuissante. Je n’imagine pas possible de m’en sortir sans traitement médical. Mon discours est ponctué d’instants de silence pendant lesquels je m'efforce à mettre les termes les plus précis sur ce que je ressens.

L'essence de cet exercice thérapeutique réside dans l'élaboration sémantique des pensées les plus intimes. Le décorticage, l'analyse, l'agencement des idées et des sentiments dans le but de les rendre compréhensibles à autrui offre un éclairage accru à mes propres yeux, et lève une partie du voile sur ma propre nature. Cela ressemble à un travail d'écriture. Mais l'écriture se pratique sans observateur extérieur. L'écoute bienveillante d'une tierce personne est la base même de la thérapie. Il me laisse seul réfléchir sans m'interrompre. Il me regarde. Il m'écoute attentivement. Il me confie le soin de trouver ma voie. Il n'intervient que pour m'encourager d'un mot ou d’un geste à creuser plus profond et à préciser ma pensée. Aussi quand il sent que je m’égare, ou lorsque j'ai à l'évidence épuisé mon sujet.

Du regard il m'incite à poursuivre.

Dépression nerveuse - Témoignage d'un patient après deux greffes de moelle osseuse au centre Henri Becquerel de Rouen - Portrait of Sigmund Freud about 1900 Les troubles commencent dès le réveil. A peine ai-je ouvert les yeux que les pensées morbides s'emparent de mon esprit. Ce ne sont pas de véritables images. C'est plutôt comme lorsqu'on se remémore une scène de cinéma. J’imagine les miens entourant mon cadavre. Je pense à leur tristesse, aux larmes qui roulent sur leur joues. Je me sens coupable de la peine que je leur impose. J’ai le sentiment de faillir à ma tâche de mari et de père en les quittant si tôt.

Le cas d’Antoine est le plus préoccupant. Ma conviction est que j’ai le devoir de l’accompagner jusqu’à l’âge adulte. C'est ainsi que je conçois mon rôle de père. Le cancer tente de m'en empêcher.

Caroline et Camille ne posent pas le même problème. Ils sauront surmonter cette épreuve. Mais lui, il est fragile. Il n’a que cinq ans. Je sais d’expérience ce que signifie le fait de perdre un parent à cet âge. Les douleurs et les difficultés que cela engendre pour le reste de la vie. Je crains qu’il ne m’oublie totalement. Qu’il refoule tout souvenir de moi. Qu’il doute de l’amour que j’ai pour lui. Qu’il interprète ma mort comme une fuite. Un abandon volontaire, comme je l’ai fait après la disparition de ma mère. Sans doute est-ce pour cela que j’écris l'histoire de ma maladie. Pour lui laisser une trace. Un témoignage. Qu’il n’y ait pas d’ambiguïté. Qu'il puisse au travers des mots imaginer qui était son père. Qu’il puisse savoir avec certitude que je l’aimais. C'est le moyen que j'ai trouvé pour continuer à le protéger de manière posthume.

D’autres fois je songe à mon agonie. Mon état de santé se dégrade brutalement. L’hospitalisation. Les traitements inopérants. La souffrance. Les regards graves des médecins. Leurs gestes d'impuissance. Leurs dos qui se voûtent. Tout ce langage corporel qu’ils utilisent en espérant qu'on ait le savoir-vivre, ou plutôt le savoir-mourir de les épargner d'avoir à employer les mots. Ceux qu'ils n'aiment pas prononcer. Comme s'ils étaient coupables...

Leurs chuchotements derrière la porte, dans le couloir où roulent les chariots brinquebalants et claquent les semelles de bois. Leurs pieux mensonges. Leurs mensonges piteux. L'interdiction qu'ils ont d'aider les patients à mourir dignement.

Je vais crever à l’hôpital, comme quatre-vingt pour cent paraît-il de la population. Dans une chambre impersonnelle, froide et blanche. Seul, entouré de mensonges. Ou alors sera-t-il possible que je puisse mourir chez moi? Cette situation ne serait-elle pas encore plus pénible pour ma famille?

Dépression nerveuse - Témoignage d'un patient après deux greffes de moelle osseuse au centre Henri Becquerel de Rouen - Portrait of Carl Jung in 1910C’est la solution qui avait été retenue pour ma mère. Elle a agonisé plusieurs mois à la maison. On a juste trouvé bon de m’éloigner quand c’était la fin. J’allais avoir cinq ans. Je ne suis même pas allé à l’enterrement. On a tout fait pour que je l’oublie. Combien de temps ça va durer cette agonie? Combien de temps vais-je leur infliger cela?

C’est pour pallier à l’hypothèse d’une longue agonie qu’un jour a germée en moi l’idée du suicide. Ne vaudrait-il pas mieux en finir rapidement et proprement?Depuis ce jour, ces pensées m’obsèdent. Je ne parviens pas à les refouler. La raison est impuissante. Elles ressurgissent au moindre relâchement. Impossible de trouver le repos. J’essaye de lutter, de mobiliser ce qu’il me reste de discernement pour les contrecarrer, mais rien n’y fait. Le processus se développe en moi de façon autonome. C’est comme le cancer. Un cancer mental qui se surajoute à mon myélome. Une double peine.

Il se développe à toute vitesse. Il m’envahit, il épuise mes forces. Il finit par prendre toute la place dans mon esprit. Sa virulence ne cesse de croître. Il va très loin dans l’élaboration. Des scénarios suicidaires de plus en plus sophistiqués voient le jour spontanément dans mon cerveau sans que je parvienne à m’en distraire.

Pourtant je me suis vite rendu compte de ce qui était en train de se passer. Je me suis dit que j’étais en train de déconner. Mais je n’ai pris le véritable mesure du danger que quand je me suis surpris à faire des recherches sur internet. Je cherchais des moyens de mettre mes projets à exécution. La censure sur la toile est bien faite. On n’y trouve que des associations de lutte contre le suicide, ou des études sociologiques. Rien concernant les méthodes à utiliser. Il faut se contenter de ce que l’on peut avoir eu vent. Les moyens sont nombreux, mais cela reste de l’artisanat. La marge d’échec est parfois importante. J’ai quand-même fini par dénicher les adresses de deux associations qui aident les patients à mourir, à Zurich. Des centaines de personnes ont déjà eu recours à leurs services. Elles viennent de toute l’Europe...

Que faites-vous quand vous sentez que vous commencez à perdre pied? Me demande-t-il.

J’essaye de distraire mon esprit. Je me lève de ma chaise. Je marche dans l’appartement. Je m’efforce de lire ou d’écouter une émission à la radio. Je n’ose pas en parler à Caro. Je masque mon trouble. La situation est déjà suffisamment toxique pour mon entourage. Je ne tiens pas à l’inquiéter davantage. Mais elle finit toujours par sentir que quelque chose ne va pas. Elle est aux aguets. Même si c’est de façon inconsciente. Pas de repos pour elle non plus. Le cancer met les nerfs à vif. Je sens la tension qui monte aussi chez elle. Elle aussi tente de mettre en place des stratégies pour se protéger et protéger notre fils.

Cela renforce un peu plus mon sentiment de culpabilité. Alors j’avale discrètement des comprimés de Xanax, ou je me sers un rhum, c’est selon. Parfois les deux. Le répit n’est généralement que de courte durée. Le soir, pour m’abrutir, je zappe de chaîne en chaîne. La télé est pourtant un moyen idéal pour se vider la tête. Mais j’entends quand-même mon cerveau qui continue à dérailler en toile de fond. Cela ne cesse que quand je dors.

Quand il est tard et que je peine à m’endormir, je prends un Stilnox. Mais les idées suicidaires ressurgissent le lendemain dès que je reprends conscience...

Il y a cependant un paradoxe dans votre discours. Vous me disiez tout à l’heure que vous redoutiez de ne pas pouvoir accompagner Antoine jusqu’à l’âge adulte, et parallèlement vous évoquez le suicide comme un moyen d’en finir plus vite.

J’en suis conscient. L’incapacité que j’ai de résoudre ce paradoxe est bien le signe que mes facultés de discernement sont altérées. Non, ce n’est pas cela. J’ai encore suffisamment de discernement pour observer les disfonctionnements de mon esprit, mais je ne dispose plus de l’énergie nécessaire pour résoudre mes conflits internes.

Dépression nerveuse - Témoignage d'un patient après deux greffes de moelle osseuse au centre Henri Becquerel de Rouen - Clark University in 1909 : Brill, Jones, Ferenczi, Freud, Hall et JungLa notion que j’avais du temps aussi s’est modifiée depuis que je suis malade. Maintenant que j’ai une approximation du délai qui me reste à vivre et de la façon dont je vais mourir, c’est comme si s’égrenait en moi un compte à rebours que je n’avais jamais entendu auparavant, quand je vivais dans l’insouciance. Vous voyez ce que je veux dire?Vous connaissez ce fameux supplice chinois du goutte à goutte? C’est comparable à ce que je ressens.

Ni vous, ni moi, ni personne ne peut rien pour le délai qu’il vous reste à vivre. Je pense que de ce fait c’est une question qu’il faut laisser de côté. Mieux vaut s’attacher à la qualité de ce que vous vivez.

Vous m’avez fait peur, lui dis-je en souriant. J’ai bien cru un instant que vous alliez me dire que les délais de survie qui sont évoqués dans le cadre de ma maladie ne sont que des moyennes. Qu’ils peuvent être individuellement beaucoup longs. Un véritable argument d’hématologue qui imagine maladroitement que leur patient a perdu toute notion de mathématiques. Car s’ils peuvent être plus longs, ils peuvent de même être plus courts, puisqu’il s’agit d’une moyenne...

Mais vous avez raison. Personne ne peut rien dire sur le temps qu’il me reste. Ce n’est pas la bonne question. Je suis d’accord pour dire que c’est la qualité de vie qui importe. Et puis qui sait, peut-être vais-je faire partie des chanceux qui survivent le plus longtemps? C’est une hypothèse à ne pas exclure...

On va s’arrêter là pour aujourd’hui, dit-il en attrapant son bloc de prescription. Je vais vous mettre sous antidépresseurs. Ca va vous aider. Zoloft, vous connaissez? Vous en avez entendu parler?

Je lui fait signe que non. Il me donne toutes les explications sur la posologie et les éventuels effets secondaires tout en remplissant ma feuille de soins.

Je veux vous revoir dans une dizaine de jours, dit-il en cherchant une date dans son agenda. Puis, quand le rendez-vous est fixé on bavarde encore un moment. On parle de littérature, des derniers livres qu’on a lus. C’est encore un rituel. Cela permet de quitter le temps thérapeutique pour regagner en douceur la vie ordinaire.

Je regarde ma montre en descendant l’escalier. Il est vingt et une heures. Les pharmacies sont fermées à cette heure. J’irai demain dès l’ouverture chercher mon Zoloft, mais je me sens déjà rassuré d’avoir obtenu cette aide. Je vais enfin pouvoir faire cesser cet enfer.

Dépression nerveuse - Témoignage d'un patient après deux greffes de moelle osseuse au centre Henri Becquerel de Rouen - Marie Bonaparte in 1909Camille ne devrait pas tarder à m’appeler pour que je vienne la chercher à la sortie de son travail. Elle est de l’après-midi cette semaine. Elle n’aime pas trop cela car on y fait moins de brancardage et qu’il faut en fin de journée nettoyer les blocs opératoires à fond. Elle n’aime pas faire le ménage, mais après tout ce n’est qu’un job d’été.

Je reconnecte mon portable que j’avais éteint pour la séance. Inutile de rentrer maintenant. Je vais plutôt aller l’attendre à la sortie de la clinique. Je n’ai guère le temps de fumer plus d’un cigare avant qu’elle ne m’appelle. J’ai terminé, je suis dans le vestiaire. Tu viens me chercher? Je suis déjà là. Je t’attends devant la sortie. Dépêche-toi...Oui, oui, t’inquiète, je suis presque prête...

Elle ouvre deux minutes plus tard la portière de la voiture. Ses joues sont rouges, ses cheveux légèrement poissés de sueur. Dure journée? Lui dis-je après qu’on se soit embrassés. Non, rien de spécial. La routine. C’était même mieux que d’habitude aujourd’hui.

Et toi, ta journée? Pareil, rien de spécial. La routine.

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