Double peine
| Cet article a été publié
par Jean-Marc sur le blog Survivre le
13 Août
2007. |

Il ouvre mon dossier qu’il a extrait d’un carton à dessins. Il le
parcourt quelques instants pour se rafraîchir la mémoire tandis que je
croise les jambes, puis il fait basculer son fauteuil en arrière. Il y
a, pour marquer la fin du rituel du début de séance, un court instant
de silence, comme l'inspiration que l'on prend avant de plonger.
Rien
n’a changé depuis que je suis entré dans la pièce où il me reçoit,
pourtant tout est maintenant différent. On vient d’un accord implicite
de basculer dans un espace où tombent toutes les barrières, où se
lèvent toutes les inhibitions. Il est désormais possible de laisser ici
s’exprimer toutes les pensées. D'un hochement de tête il m'engage à
commencer.
Je me sens très mal, dis-je. Je pense que je fais une
dépression. Certains appellent ça l'effet post-greffe. Cela se
manifeste
par la perte de contrôle de mes émotions. J'ai l'impression d'avoir
épuisé toutes mes ressources mentales ces derniers mois, après les
cures de chimio et les deux autogreffes. Mon esprit est envahi par une
force qui me domine totalement. J'agis comme un automate. Je ne
parviens pas à reprendre la main.
Impossible de trouver le moindre
dérivatif. Une part de moi-même observe le phénomène, l’analyse, le
comprend. L'autre part le subit de plein fouet et tente vainement de
lutter. Ma raison s’épuise à ce combat, mais elle est impuissante. Je
n’imagine pas possible de m’en sortir sans traitement médical. Mon
discours est ponctué d’instants de silence pendant lesquels je
m'efforce à mettre les termes les plus précis sur ce que je ressens.
L'essence de cet exercice thérapeutique réside dans l'élaboration
sémantique des pensées les plus intimes. Le décorticage, l'analyse,
l'agencement des idées et des sentiments dans le but de les rendre
compréhensibles à autrui offre un éclairage accru à mes propres yeux,
et lève une partie du voile sur ma propre nature. Cela ressemble à un
travail d'écriture. Mais l'écriture se pratique sans observateur
extérieur. L'écoute bienveillante d'une tierce personne est la base
même de la thérapie. Il me laisse seul réfléchir sans m'interrompre. Il
me regarde. Il m'écoute attentivement. Il me confie le soin de trouver
ma voie. Il n'intervient que pour m'encourager d'un mot ou d’un geste à
creuser plus profond et à préciser ma pensée. Aussi quand il sent que
je m’égare, ou lorsque j'ai à l'évidence épuisé mon sujet.
Du regard il m'incite à poursuivre.
Les troubles commencent dès
le réveil. A peine ai-je ouvert les yeux que les pensées morbides
s'emparent de mon esprit. Ce ne sont pas de véritables images. C'est
plutôt comme lorsqu'on se remémore une scène de cinéma. J’imagine les
miens entourant mon cadavre. Je pense à leur tristesse, aux larmes qui
roulent sur leur joues. Je me sens coupable de la peine que je leur
impose. J’ai le sentiment de faillir à ma tâche de mari et de père en
les quittant si tôt.
Le cas d’Antoine est le plus préoccupant. Ma conviction est que j’ai le
devoir de l’accompagner jusqu’à l’âge adulte. C'est ainsi que je
conçois mon rôle de père. Le cancer tente de m'en empêcher.
Caroline et Camille ne posent pas le même problème. Ils sauront
surmonter cette épreuve. Mais lui, il est fragile. Il n’a que cinq ans.
Je sais d’expérience ce que signifie le fait de perdre un parent à cet
âge. Les douleurs et les difficultés que cela engendre pour le reste de
la vie. Je crains qu’il ne m’oublie totalement. Qu’il refoule tout
souvenir de moi. Qu’il doute de l’amour que j’ai pour lui. Qu’il
interprète ma mort comme une fuite. Un abandon volontaire, comme je
l’ai fait après la disparition de ma mère. Sans doute est-ce pour cela
que j’écris l'histoire de ma maladie. Pour lui laisser une trace. Un
témoignage. Qu’il n’y ait pas d’ambiguïté. Qu'il puisse au travers des
mots imaginer qui était son père. Qu’il puisse savoir avec certitude
que je l’aimais. C'est le moyen que j'ai trouvé pour continuer à le
protéger de manière posthume.
D’autres fois je songe à mon agonie. Mon état de santé se dégrade
brutalement. L’hospitalisation. Les traitements inopérants. La
souffrance. Les regards graves des médecins. Leurs gestes
d'impuissance. Leurs dos qui se voûtent. Tout ce langage corporel
qu’ils utilisent en espérant qu'on ait le savoir-vivre, ou plutôt le
savoir-mourir de les épargner d'avoir à employer les mots. Ceux qu'ils
n'aiment pas prononcer. Comme s'ils étaient coupables...
Leurs chuchotements derrière la porte, dans le couloir où roulent les
chariots brinquebalants et claquent les semelles de bois. Leurs pieux
mensonges. Leurs mensonges piteux. L'interdiction qu'ils ont d'aider
les patients à mourir dignement.
Je vais crever à l’hôpital, comme quatre-vingt pour cent paraît-il de
la population. Dans une chambre impersonnelle, froide et blanche. Seul,
entouré de mensonges. Ou alors sera-t-il possible que je
puisse mourir chez moi? Cette situation ne serait-elle pas encore plus
pénible pour ma famille?
C’est la solution qui avait
été retenue pour ma mère. Elle a agonisé plusieurs mois à la maison. On
a juste trouvé bon de m’éloigner quand c’était la fin. J’allais avoir
cinq ans. Je ne suis même pas allé à l’enterrement. On a tout fait pour
que je l’oublie. Combien de temps ça va durer cette agonie? Combien de
temps vais-je leur infliger cela?
C’est pour pallier à l’hypothèse d’une longue agonie qu’un jour a
germée en moi l’idée du suicide. Ne vaudrait-il pas mieux en finir
rapidement et proprement?Depuis ce jour, ces pensées m’obsèdent. Je ne
parviens pas à les refouler. La raison est impuissante. Elles
ressurgissent au moindre relâchement. Impossible de trouver le repos.
J’essaye de lutter, de mobiliser ce qu’il me reste de discernement pour
les contrecarrer, mais rien n’y fait. Le processus se développe en moi
de façon autonome. C’est comme le cancer. Un cancer mental qui se
surajoute à mon myélome. Une double peine.
Il se développe à toute vitesse. Il m’envahit, il épuise mes forces. Il
finit par prendre toute la place dans mon esprit. Sa virulence ne cesse
de croître. Il va très loin dans l’élaboration. Des scénarios
suicidaires de plus en plus sophistiqués voient le jour spontanément
dans mon cerveau sans que je parvienne à m’en distraire.
Pourtant je me suis vite rendu compte de ce qui était en train de se
passer. Je me suis dit que j’étais en train de déconner. Mais je n’ai
pris le véritable mesure du danger que quand je me suis surpris à faire
des recherches sur internet. Je cherchais des moyens de mettre mes
projets à exécution. La censure sur la toile est bien faite. On n’y
trouve que des associations de lutte contre le suicide, ou des études
sociologiques. Rien concernant les méthodes à utiliser. Il faut se
contenter de ce que l’on peut avoir eu vent. Les moyens sont nombreux,
mais cela reste de l’artisanat. La marge d’échec est parfois
importante. J’ai quand-même fini par dénicher les adresses de deux
associations qui aident les patients à mourir, à Zurich. Des centaines
de personnes ont déjà eu recours à leurs services. Elles viennent de
toute l’Europe...
Que faites-vous quand vous sentez que vous commencez à perdre pied? Me
demande-t-il.
J’essaye de distraire mon esprit. Je me lève de ma chaise. Je marche
dans l’appartement. Je m’efforce de lire ou d’écouter une émission à la
radio. Je n’ose pas en parler à Caro. Je masque mon trouble. La
situation est déjà suffisamment toxique pour mon entourage. Je ne tiens
pas à l’inquiéter davantage. Mais elle finit toujours par sentir que
quelque chose ne va pas. Elle est aux aguets. Même si c’est de façon
inconsciente. Pas de repos pour elle non plus. Le cancer met les nerfs
à vif. Je sens la tension qui monte aussi chez elle. Elle aussi tente
de mettre en place des stratégies pour se protéger et protéger notre
fils.
Cela renforce un peu plus mon sentiment de culpabilité. Alors
j’avale discrètement des comprimés de Xanax, ou je me sers un rhum,
c’est selon. Parfois les deux. Le répit n’est généralement que de
courte durée. Le soir, pour m’abrutir, je zappe de chaîne en chaîne. La
télé est pourtant un moyen idéal pour se vider la tête. Mais j’entends
quand-même mon cerveau qui continue à dérailler en toile de fond. Cela
ne cesse que quand je dors.
Quand il est tard et que je peine à
m’endormir, je prends un Stilnox. Mais les idées suicidaires
ressurgissent le lendemain dès que je reprends conscience...
Il y a
cependant un paradoxe dans votre discours. Vous me disiez tout à
l’heure
que vous redoutiez de ne pas pouvoir accompagner Antoine jusqu’à l’âge
adulte, et parallèlement vous évoquez le suicide comme un moyen d’en
finir plus vite.
J’en suis conscient. L’incapacité que j’ai de
résoudre ce paradoxe est bien le signe que mes facultés de discernement
sont altérées. Non, ce n’est pas cela. J’ai encore suffisamment de
discernement pour observer les disfonctionnements de mon esprit, mais
je ne dispose plus de l’énergie nécessaire pour résoudre mes conflits
internes.
La notion que j’avais du
temps aussi s’est modifiée depuis que
je suis malade. Maintenant que j’ai une approximation du délai qui me
reste à vivre et de la façon dont je vais mourir, c’est comme si
s’égrenait en moi un compte à rebours que je n’avais jamais entendu
auparavant, quand je vivais dans l’insouciance. Vous voyez ce que je
veux dire?Vous connaissez ce fameux supplice chinois du goutte à
goutte? C’est comparable à ce que je ressens.
Ni vous, ni moi, ni
personne ne peut rien pour le délai qu’il vous reste à vivre. Je pense
que de ce fait c’est une question qu’il faut laisser de côté. Mieux
vaut s’attacher à la qualité de ce que vous vivez.
Vous m’avez fait
peur, lui dis-je en souriant. J’ai bien cru un instant que vous alliez
me dire que les délais de survie qui sont évoqués dans le cadre de ma
maladie ne sont que des moyennes. Qu’ils peuvent être individuellement
beaucoup longs. Un véritable argument d’hématologue qui imagine
maladroitement que leur patient a perdu toute notion de mathématiques.
Car s’ils peuvent être plus longs, ils peuvent de même être plus
courts, puisqu’il s’agit d’une moyenne...
Mais vous avez raison.
Personne ne peut rien dire sur le temps qu’il me reste. Ce n’est pas la
bonne question. Je suis d’accord pour dire que c’est la qualité de vie
qui importe. Et puis qui sait, peut-être vais-je faire partie des
chanceux qui survivent le plus longtemps? C’est une hypothèse à ne pas
exclure...
On va s’arrêter là pour aujourd’hui, dit-il en attrapant son bloc de
prescription. Je vais vous mettre sous antidépresseurs. Ca va vous
aider. Zoloft, vous connaissez? Vous en avez entendu parler?
Je lui fait
signe que non. Il me donne toutes les explications sur la posologie et
les éventuels effets secondaires tout en remplissant ma feuille de
soins.
Je veux vous revoir dans une dizaine de jours, dit-il en
cherchant une date dans son agenda. Puis, quand le rendez-vous est fixé
on bavarde encore un moment. On parle de littérature, des derniers
livres qu’on a lus. C’est encore un rituel. Cela permet de quitter le
temps thérapeutique pour regagner en douceur la vie ordinaire.
Je
regarde ma montre en descendant l’escalier. Il est vingt et une heures.
Les pharmacies sont fermées à cette heure. J’irai demain dès
l’ouverture chercher mon Zoloft, mais je me sens déjà rassuré d’avoir
obtenu cette aide. Je vais enfin pouvoir faire cesser cet enfer.
Camille
ne devrait pas tarder à m’appeler pour que je vienne la chercher à la
sortie de son travail. Elle est de l’après-midi cette semaine. Elle
n’aime pas trop cela car on y fait moins de brancardage et qu’il faut
en fin de journée nettoyer les blocs opératoires à fond. Elle n’aime
pas faire le ménage, mais après tout ce n’est qu’un job d’été.
Je
reconnecte mon portable que j’avais éteint pour la séance. Inutile de
rentrer maintenant. Je vais plutôt aller l’attendre à la sortie de la
clinique. Je n’ai guère le temps de fumer plus d’un cigare avant
qu’elle
ne m’appelle. J’ai terminé, je suis dans le vestiaire. Tu viens me
chercher? Je suis déjà là. Je t’attends devant la sortie.
Dépêche-toi...Oui, oui, t’inquiète, je suis presque prête...
Elle ouvre
deux minutes plus tard la portière de la voiture. Ses joues sont
rouges, ses cheveux légèrement poissés de sueur. Dure journée? Lui
dis-je après qu’on se soit embrassés. Non, rien de spécial. La routine.
C’était même mieux que d’habitude aujourd’hui.
Et toi, ta
journée? Pareil, rien de spécial. La routine.
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