Le fond
| Ce texte est un extrait d'un article publié sur le blog
Survivre
le 30 Juillet
2007. Vous pouvez retrouver l'intégralité de cet article en cliquant ici
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Quand il raccroche le téléphone il se demande ce qu’il va faire de sa
journée. Antoine et Caro sont partis vers neuf heures. Le bruit qu’a
fait la porte en se refermant l’a réveillé.
Il se lève tard . Autrefois
il se levait dès les premières lueurs du jour. Maintenant Caro le
laisse se reposer car le soir il peine à s’endormir. La nuit il entend
les unes après les autres sonner les heures au clocher de la
cathédrale.
Il ne trouve le repos qu’au petit matin, tandis qu'elle
s'éveille à l'aube.
Il
n'a pas de but. Pas d’horaire à respecter. Il
peut se lever quand ça lui chante. Attendre le sommeil le soir dans le
silence de la chambre ne lui est pas aussi pénible que la monotonie des
jours. La nuit, il peut se laisser aller sans honte à la passivité.
L'insomnie lui sert de prétexte.
Les journées sont plus pénibles. Le
vide s’empare de lui et règne en maître impitoyable. Il a pour le
combattre épuisé ses dernières ressources. Son univers s'est rétréci.
Il en est réduit à jalonner le jour de minuscules balises, comme un
vieillard.
Il y a l'heure du petit déjeuner, celle de la toilette. La
préparation du repas, la sieste, l'heure des médicaments... Le vide
s'immisce dans le moindre interstice et le prend à la gorge. Cela fait
dix jours au moins qu'il n'est pas sorti de chez lui. Il ne sait ce
qu'il irait faire dehors. Errer dans les rues? Pourquoi se donner cette
peine? Caro lui ramène ce dont il a besoin. Les cigares et le journal
essentiellement.
Dans le Paris Normandie du
week-end il lit un court
article concernant le café philo. Il s'y rendait autrefois, chaque
mardi, avant la maladie. Il n'y est pas retourné depuis.
Les réunions
avaient lieu à la brasserie Paul, en face de la cathédrale, mais les
philosophes amateurs avaient dû se trouver d'autres quartiers en raison
des travaux de rénovation de l'établissement. Il ignorait où se situait
le nouveau repère jusqu'à la lecture de cet entrefilet. Le journal
indique que la réunion aura lieu mardi au café de l'Époque à dix-huit
heures trente.
Ce n’est pas très loin de Becquerel. C'est aujourd'hui.
Pourquoi ne pas y aller? Mais pour cela il faudrait sortir. Prendre la
voiture. Affronter la ville. Il ne se sent pas la force d'affronter
quoi que ce soit. Il sent peser un poids sur ses épaules qui le
terrasse, comme un sac à dos chargé de pierres. Ou alors rappeler Yves.
Lui donner un rendez-vous quelque part. Au café des sports peut-être?
Mais ils viennent de se parler au téléphone. Que se diraient-ils de
plus?
Il va marcher dans le couloir en proie à une agitation stérile,
comme un homme tombé à la mer qui bat frénétiquement les bras et les
jambes en hurlant et qui voit le navire indifférent poursuivre sa route
dans la nuit. Onze pas dans un sens, onze pas dans l'autre. Il pourrait
essayer de lire. Il s'approche de la pile des livres qu'il a achetés,
les soupèse, les feuillette, lit quelques passages, puis les repose
avec écœurement.
Son esprit est vide. Les mots qui résonnent dans sa
tête on perdu leur signification. Ils ne parviennent plus à créer
d'émotion. Ils ne sont plus que des sons vidés de sens. Des bruits.Il
se laisse glisser dans le canapé, allonge ses jambes sur les coussins
de tissu brun. Dormir, peut-être? Il ferme les yeux.
Aussitôt
recommence la rumeur qui bruisse depuis plusieurs jours dès le réveil
dans son cerveau, qu'il ne parvient plus à faire taire.
Il se relève
pour aller sur la terrasse. Il allume un cigare qu'il fume appuyé à la
rambarde d'acier. Il regarde vers le bas. Vers le vide. La rumeur enfle
dans son esprit. Il se penche un peu plus. Cinquième étage. Il
suffirait d'une infime impulsion pour qu'il bascule et que s'en soit
fini. Mais son regard est attiré vers une fenêtre ouverte à la maison
de retraite, plus bas.
On a assis la vieille auprès de la fenêtre
sur un fauteuil auquel elle est attachée par une large ceinture de
cuir. Elle ne crie pas. Elle a dû avoir son compte de calmants,
aujourd'hui. Elle est vêtue d'un jogging d'un rose absurde de fillette.
Sa tête blanche est penchée en avant. Elle est immobile. Peut-être
dort-elle. Peut-être même est-elle morte? Qui s'en apercevrait?
Il ne
peut voir l'ensemble de la pièce, mais il ne sait que trop à quoi
ressemble une chambre d'hôpital. Les barres du lit médicalisé aux draps
immaculés parfaitement tendus luisent doucement. Il sait que c'est ce
qui l'attend. Une petite chambre blanche. Une fin de vie dans un lit
d'hôpital, bardé de tuyaux, cerné de silence.
Le myélome dont il est
atteint est une maladie incurable. Elle ne lui laissera pas de choix. A
moins qu'il ne la devance. C'est la seule échappatoire. La seule
possibilité de maîtriser son destin. C'est cela que murmure la voix
avec insistance. La voix qui s'insinue pour remplacer le vide, et qui
peu à peu devient assourdissante, comme un roulement de tambour qui
pulse à ses oreilles et résonne sans fin sous son crâne.
Les lunettes
ont glissé du nez de la vieille et sont tombées sur ses genoux. Elle
n'a pas eu un geste, ni même un tressaillement. Il s'écoule un moment
qui paraît infini jusqu'à ce qu'enfin elle lève un peu le front, et
qu'elle avance une maigre main pour les ramasser. Elle tremble
tellement qu'elle ne parvient pas à les rechausser sans l'aide de son
autre main. Puis elle se penche de nouveau en avant, retenue par la
sangle, suspendue comme une marionnette à ses fils, et cesse de
bouger.
Il se redresse de la rambarde et d'une chiquenaude fait voltiger
dans les airs le mégot de son cigare qui décrit une courbe parfaite
avant de disparaître dans un buisson. Le vide est insupportable. Et
cette voix qui ne cesse de répéter à quoi bon? Il faut qu’il trouve un
moyen de la faire taire.
L’orage gronde quand il
arrive au café de
l'Époque. La salle est déjà comble. Que des habitués du café philo
serrés autour des tables qui attendent en bavardant qu’on commence.
Quelques regards se lèvent, interrogateurs, vers lui, mais personne ne
semble le reconnaître vraiment. Il a maigri, changé de lunettes, perdu
ses cheveux. Il est un autre. Anonyme.
La moyenne d’âge des participants
est assez élevée. Beaucoup de retraités de l’enseignement, d’après ses
souvenirs, mais pas uniquement. Il ne reste qu’une place assise qu’on
lui libère de l’imperméable qui l’occupe. Il allonge ses jambes sous
les pieds de fonte de la table et attend le début de la séance.
Le
principe est simple. Un animateur, François, prof de philo, introduit
le sujet du jour, puis passe la parole grâce à un micro à ceux qui la
demandent. Les thèmes sont décidés collectivement. La discussion dure
une heure trente, avec une pause intermédiaire d’un quart d’heure. Les
participants sont invités à exposer leur opinion ou leur expérience. La
polémique est la bienvenue. François, à son habitude, y veille.Il
fouille l’assemblée du regard mais il ne voit François nulle part.
C’est une autre personne qu’il connaît de vue qui s’empare du micro
pour prendre la parole.
Le débat d’aujourd’hui porte sur la
solitude. Déjà les mains se tendent vers le micro. Il écoute s’exprimer
tour à tour les avis et les remarques, mais il décroche au bout d’un
moment quand il s’aperçoit que la discussion s’appesantit sur la
solitude qui accompagne la vieillesse. Personne pour relever que l’être
humain est fondamentalement seul dès sa naissance, muré dans son for
intérieur pour le reste de sa vie.
L’animateur n’est pas à la hauteur
de sa tâche. Il se sent au milieu de cette assemblée encore plus seul
qu’il ne l’était chez lui. Il en vient à regretter d’être sorti. Il ne
parvient plus à tromper le vide qui le suit, quoi qu’il fasse, où qu’il
aille, et s’empare de lui au moindre relâchement.
Il profite de la
pause pour quitter le café malgré la pluie battante. Il trouve refuge
dans la Corsa qui n’est pas garée loin. La pluie qui redouble
d’intensité
tombe si drue qu’il ne perçoit plus de l’extérieur, dans le bruit des
gouttes qui s’écrasent sur la carrosserie, que des ombres imprécises
qui se pressent. Il ne sait plus que faire ni où aller. Sa gorge est
nouée, ses yeux sont larmoyants. Il a posé son front sur le volant. Il
est conscient qu’il ne pourra se sortir seul de cet épisode dépressif.
Le mal est trop profond.
Cette fois, je vais toucher le fond, pense-t-il.
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