Les vautours
Vous trouverez sur cette page deux articles du blog Survivre
parus
le 10 octobre 2006 sous les titres Action et Western |

Lendemain matin, je
l'avoue : je traîne.
Je ne vais pas travailler, j'habille d'abord Antoine et laisse la
priorité
" salle de bain " à Caro, en attendant l'heure de l'ouverture du
standard médical, doigts de pieds largement écartés sur la terrasse de
bois,
pur arabica fumant à la main, mon regard trouble portant vers la ligne
bleue
des Vosges, là-bas vers l'est où justement le soleil a décidé de se
lever
aujourd'hui.
"Bon, on y va", bisous.
Le téléphone sonne alors qu'ils entrent dans l'ascenseur.
"C'est le Dr.O, Je vous appelle du cabinet du Dr.T."... J'écarte un
peu le combiné de mon oreille, le matin, elle est Superspeed.
"Vous avez rendez-vous à 10H00" hurle-t-elle," foncez, mon
garçon, foncez..."
Il est 9H00, alors je fonce tranquille après avoir pris soin de
téléphoner à
mes collègues afin de les informer de mon absence et de leur passer
quelques
consignes.
J'arrive à l'heure, comme toujours.
La salle d'attente plongée dans la pénombre est immense, au moins
quarante
personnes attendent déjà, sans compter les enfants ( Ciel! C'est
mercredi!),
mais contre toute attente, je zappe tout le monde : j'ai vraiment un
rendez-vous en urgence.
Examen, gougouttes, nouvel examen, prise de sang, injection, autre
examen,
photos, j'ai droit à la totale.
CHU de Rouen, service
d'ophtalmologie, 16H00 : on m'a tellement flashé les
rétines qu'on se croirait un 14 juillet place de la Bastille vers
23H30. Le
Pr.M. me reçoit dans un petit cabinet situé au calme. C'est un homme
mince et
soigné, calme, à la voix douce et basse.
Il m'explique simplement le résultat des investigations : il ne s'agit
d'un problème
ophtalmologique, mais hématologique, il est indispensable de me
transférer
immédiatement dans le service concerné, on m'attend, ma chambre est
réservée.
L'aide soignante qui m'accompagne à pied jusqu'au centre Becquerel
traîne
derrière elle un homme hagard accroché à son téléphone qui tente
d'expliquer à
une certaine Caro d'une voix qu'il veut apaisante qu'il ne rentrera pas
ce
soir.
Super Caro comprend vite, Super JM explique bien. " Bon", lui dis-je,
"je te rappelle dès que j'ai du nouveau".Je coupe.
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L'hémato m'attend dans la
chambre 121 en feuilletant sa liasse de papiers.
Présentations rapides, interrogatoire et auscultation.
"Bien, monsieur ", me dit-il, nous allons avoir besoin d'épurer
rapidement votre sang en pratiquant une plasmaphérèse dès ce soir.
"Vous
êtes attendu en réanimation médicale". Je me sens pourtant bien
conscient,
mais je me dis qu'en effet une petite réanimation ne me ferait
peut-être pas de
mal.
D'ailleurs les ambulanciers sont déjà là dans le couloir avec leur
brancard. Le
temps qu'une infirmière me pose une perf. Et les cow-boys m'emmènent à
train
d'enfer dans les couloirs et les ascenseurs."Ca va aller, Monsieur?",
me demandent-ils, mèches au vent et doigts blanchis sur les poignées.
Je fais
non de la tête, j'ai toujours aimé déconner, alors ils accélèrent
encore un peu
plus tandis que je me dis que je vais peut-être avoir besoin de
réfléchir à
certaines dispositions et aménagements au sujet de ma famille et de ma
vie.
On arrive en réa. Depuis bientôt trente ans que je traîne mes guêtres
dans les
hôpitaux, je ne suis pas impressionné. J'ai plutôt l'impression de
visionner un
mauvais téléfilm américain, genre " urgence", mais l'ambiance est
plutôt western. Au fond d'un couloir à l'entrée duquel est inscrit
"Hémodialyse" j'aboutis dans une salle de traitement où deux lits
séparés
par un rideau de plastique bleu sont installés au milieu
d'appareillages
divers.
Une infirmière et un infirmier m'attendent et m'aident à passer du
brancard au lit. Dans l'autre lit, une vieille femme qui semble
enchevêtrée dans
des tubulures geint, comme attachée au poteau de torture. Butch Cassidy
et Joss
Randall sont déjà repartis au galop vers de nouvelles aventures, me
laissant
aux mains de cette nouvelle bande dont je ne tarde pas à voir arriver
les autres
membres. Délire-je??
Ils sont quatre, ils
pénètrent dans la salle par ordre d'importance et de
taille, le front plissé, le regard taciturne, soudain je sais : ce sont
les
Dalton...
Ils s'échangent des feuillets et des fax sans mot dire, puis Joe
s'adresse à
moi : "OK, Monsieur, on va vous la faire". Et ils sortent à la
queue leu-leu, Avrell déposant au passage quelques feuilles sur le
bureau.
Le couple d'infirmiers s'approche de moi les aiguilles à la main.
Sont-ce des vautours que je vois tournoyer là-haut sur le plafond ?
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