Clorinde et le Circassien
Battu de
tous côtés, il s’ouvre et chancelle : Godefroi s’approche,
couvert de son
bouclier : il voit Soliman descendre au milieu des ruines pour
en défendre
le passage, pendant que Clorinde et le Circassien se tiennent sur le
rempart :
à cette vue, une noble ardeur le transporte et l’enflamme.
Il se tourne vers son fidèle Sigier, qui porte son arc et un bouclier
moins
pesant : « Donne-moi,
lui dit-il ces armes plus légeres ; je
veux le premier m’élancer sur ces débris : il est temps
qu’enfin quelque
exploit glorieux signale mon audace. »
A peine il a parlé qu’une flèche siffle et l’atteint à la
jambe : les
nerfs sont déchirés ; il sent une douleur cruelle. O
Clorinde ! le
coup part de ta main ; c’est à toi que l’honneur en
appartient. Si ce jour
ne fut pas pour les Sarrasins le jour de la mort et de la servitude,
ils ne le
durent qu’à toi.
Le Héros, maître de sa douleur, ne ralentit point ses pas ; il
monte sur
les ruines, il appelle ses guerriers ; mais enfin le mouvement
aigrit sa blessure ;
sa jambe plie et se derobe sous lui : il est forcé
d’abandonner l’attaque.
De la main il appelle le
généreux Guelfe : « Je
cède, lui dit-il, à
la douleur ; commande à ma place : dans un moment, je
reviens à
toi. » A ces mots, il s’élance sur un
coursier ; mais il ne peut
dérober sa retraite aux yeux des siens et des Infidèles.
Avec lui disparoît la fortune des Latins : les assiégés
sentent renaître
leur vigueur ; leur espérance se ranime : l’audace
des Chrétiens
diminue ; leurs efforts sont moins rapides ; le fer
languit dans
leurs mains, et le son même de la trompette s’affoiblit et s’éteint.
Bientôt sur les remparts reparoissent ces troupes que la crainte en
avoit
chassées : à la vue de la terrible Clorinde, l’amour de la
patrie arme
jusqu’aux femmes mêmes. Les cheveux épars, la robe retroussée, elles
accourent,
elles lancent des traits, des dards : pour défendre leurs
murailles, elles
ne craignent point d’exposer leur vie.
Guelfe, le valeureux Guelfe tombe renversé : le sort l’a
choisi entre
mille guerriers, et a dirigé contre lui une pierre lancée de loin.
L’épouvante
redouble parmi les Chrétiens et s’éloigne des Infidèles. Raymond est en
même-tems frappé d’un même coup, et va, comme lui, mesurer la terre.
L’intrépide Eustache est atteint sur le revers du fossé. Dans ce
malheureux
moment, les Sarrasins ne portent point un coup qui ne donne la mort, ou
ne
fasse au moins une cruelle blessure. Le Circassien qu’énorgueillit le
succès
élève une voix insultante.
« Ce
n’est point ici Antioche ; vous ne trouverez point ici cette
nuit dont l’ombre protégea vos artifices ; il faut combattre à
la clarté
des cieux et contre un peuple éveillé. Qu’est devenue cette ardeur pour
la
gloire, et cette avidité pour le butin ? Laches Chrétiens, ou
plutôt
femmes timides, un moment de fatigue vous épuise ; à peine
l’assaut
commence et déjà vous l’abandonnez. »
Sa fureur se ranime : cette vaste cité qu’il défend n’est déjà
plus un
théatre digne de son audace. Il s’élance à travers les ruines des
remparts, et
crie à Soliman d’une voix de tonnerre.
« Soliman,
c’est en ce lieu, c’est en ce moment qu’on pourra décider de
notre valeur : qui t’arrête ? que
crains-tu ? je vais hors de
ces murs chercher la gloire ; suis-moi, si tu
l’oses. » Il dit ;
et tous deux à l’instant se précipitent, l’un entraîné par la fureur,
l’autre
conduit par l’honneur et piqué d’un défi qui l’outrage.
Ils tombent sur les Chrétiens étonnés et surpris : tous deux
jaloux de
s’effacer, ils égorgent les guerriers, ils brisent, ils dispersent les
boucliers
et les casques ; coupent les échelles, abattent les béliers et
de ces
monceaux de ruines et de débris, ils élèvent un nouveau rempart à la
place du
rempart détruit.
Ces guerriers, dont l’audace
brûloit d’escalader les murailles, n’aspirent déjà
plus à entrer dans Solime : sans force pour se défendre, ils
cèdent au
torrent qui les poursuit, et livrent à la rage des deux Heros, leurs
machines
désormais inutiles et brisées.
Ces fougeux rivaux s’abandonnent à toute leur impétuosité :
ils demandent
des flammes, et dejà chacun d’eux, armé d’une torche brûlante, marche à
la tour
de bois. Telles jadis on peignoit les filles de l’enfer sortant du
Tartare, des
flambeaux à la main pour bouleverser le monde.
Mais l’indompté Tancrède qui encourage ailleurs ses guerriers à
l’assaut, voit
enfin leur ravage et la flamme dévorante. Soudain il vole pour arrêter
leur
fureur : sa valeur impétueuse les repousse, les met en fuite
et leur rend
la terreur qu’ils avoient répandue parmi les Chrétiens.
| PEINTRE
ET DATE |
Titre
et commentaire |
| Jean-Léon
Gérôme |
Pollice
Verso ( le pouce renversé ) |
| 1872 |
Gladiators
fighting |
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