L'Ange et Bouillon
Pendant
que la fortune balance les revers et les succès, Godefroi est rentré
dans sa
tente : à ses côtés sont Baudouin et le fidèle Sigier. Ses
amis affligés
accourent et l’environnent. Dans l’impatience qui le presse, il veut
arracher
le trait funeste, le bois se rompt et laisse le fer dans la plaie.
Il veut qu’on emploie pour l’en retirer les moyens les plus
prompts ; il
veut que l’acier tranchant ouvre sa blessure : « Rendez-moi,
dit-il,
aux combats, il ne faut pas que ce jour les termine sans moi. »
Il dit, et
appuyé sur une lance, il offre sa jambe au fer qui va le déchirer.
Déjà le vieil Hérotime, né sur les bords de l’Eridan, interrogeoit,
pour le
guérir, son art et ses ressources : Hérotime connoît les
plantes et leurs
vertus, les eaux et leur usage : favori des Muses, il pouvoit
chanter les
héros et immortaliser leurs exploits ; mais il aima mieux
consacrer ses
travaux à une science plus obscure, et ne s’occupa qu’à rendre la santé
aux
mortels affligés.
Godefroi est debout, le regard serein et la tête immobile ;
Hérotime, les
bras nus, la robe retroussée, tantôt avec le secours des plantes, tente
d’arracher le trait fatal : tantôt armé d’un fer mordant, il
le saisit et
l’ébranle ; essais inutiles, impuissantes ressources.
Le trait se refuse à son
adresse, et la fortune est inexorable à ses
vœux : ses efforts meurtriers ne font qu’accroître la douleur
du Héros.
Enfin l’ange qui veille sur Bouillon, touché de ses maux cruels, va
cueillir
sur le Mont Ida, le Dictame, plante salutaire, dont la fleur a l’éclat
de la
pourpre.
La nature apprit aux chèvres sauvages à connoître les vertus de cette
herbe
bienfaisante : c’est elle qui les guérit quand la flèche du
chasseur
s’attache à leurs flancs et les déchire. L’Ange l’apporte à l’instant,
et sa
main invisible en distile le suc dans les eaux destinées à laver la
plaie du
Héros.
Il y mêle l’onde sacrée de la fontaine de Lydie, et l’odorante
panacée :
le Vieillard en verse sur la blessure ; soudain le trait se
détache de
lui-même et sans effort : le sang s’arrête ; la
douleur fuit, la
vigueur renaît : « Ce
n’est point mon art qui te guérit, s’écrie
Hérotime, tu ne dois rien à mes soins.
Je reconnois, à ce miracle, une céleste puissance : sans doute
du haut des
cieux un Ange est descendu pour toi ; prends tes
armes : qui
t’arrête ? retourne à l’assaut. »
Godefroi brûlant de combattre a
déjà repris sa lance, son casque et son bouclier.
Suivi de mille guerriers, il
marche vers la cité : le ciel est obscurci
d’un nuage de poussière qui vole sous leurs pas ; la terre
tremble ;
les ennemis, de loin, apperçoivent le héros et le
reconnoissent : une
frayeur soudaine les saisit et les glace. Trois fois Godefroi élève la
voix.
A cette voix altière, à ces cris qui les rappellent au combat, les
Chrétiens
sentent renaître leur audace : ils revolent au pied des
remparts :
mais déjà Soliman et le Circassien se sont retirés au milieu des
débris, et
défendent obstinément le passage contre Tancrède et contre sa troupe.
Godefroi arrive caché sous ses armes, et d’un air terrible et menaçant,
il
lance au Circassien une javeline foudroyante : le bélier
n’imprime pas un
mouvement plus rapide ; l’arme funeste vole avec un bruit
affreux. Argant,
toujours intrépide, presente son bouclier.
Le bouclier est percé ; sa cuirasse et son armure le sont
encore, et le
fer s’abreuve de son sang ; mais insensible à la douleur, il
l’arrache et
le renvoie à Godefroi : « Tiens,
lui dit-il, je te rends tes
armes. »
L’instrument fatal de
l’injure et de la vengeance vole et revient ; mais
le héros se courbe, et se dérobe au coup qui lui étoit destiné. Le
fidèle
Sigier le reçoit, le fer lui perce le gosier ; il expire et
s’applaudit
d’expirer pour son maître.
Au même instant une pierre, lancée par Soliman, frappe le chef des
Neustriens ;
il tourne sur lui-même et tombe en tournant. Godefroi cède à son
ressentiment,
saisit son épée, se précipite au milieu des ruines et va de plus près
combattre
les ennemis.
Le choc est affreux, et le héros se signale par les coups les plus
terribles :
mais la nuit enveloppe la terre de son voile ténébreux ; ses
ombres
pacifiques suspendent enfin les querelles des mortels. Godefroi se
retire et
termine cette sanglante journée.
Mais avant que de rentrer dans son camp, il y fait reporter ses
blessés, et
sauve de la fureur de l’ennemi les débris de ses machines. Cette tour,
la
terreur des Infidèles, quoiqu’elle ait reçu plus d’une atteinte, se
soutient
encore, et peut redevenir funeste aux assiégés.
Elle rouloit, et bientôt elle
eût été à l’abri des retranchements ; mais
elle a le sort d’un vaisseau qui, vainqueur des vents et des tempêtes,
vient, à
la vue du port, échouer sur le sable, ou périr sur un rocher. Ou tel
encore
qu’un coursier qui, après avoir franchi les précipices et les torrens,
chancelle
et tombe à la porte de l’asyle qui va le recevoir.
La tour penche tout-à-coup ; deux de ses roues se brisent et
se dérobent
sous elle : on la soutient, on la relève, en attendant qu’on
vienne
réparer ses ruines.
Godefroi veut qu’avant le jour elle soit rétablie : il place
tout autour
des gardes pour la défendre. Mais, du haut des remparts, on entend le
bruit des
marteaux et les cris des travailleurs ; mille flambeaux
allumés éclairent
et trahissent leur ouvrage.
| PEINTRE
ET DATE |
Titre
et commentaire |
| Luca
Giordano |
La
barque de Charon |
| 1685 |
The Boat
of Charon |
|