Clorinde et Argant
La
nuit roule sur son char d'ébène; mais tout veille encore dans le camp
et dans la ville. Les Chrétiens continuent, dans l'ombre, leurs travaux
et font une garde assidue: les Infidèles rafermissent leurs remparts
ébranlés, chancelans, et en réparent les ruines. Les uns et les autres
donnent à leurs blessés les soins les plus attentifs.
Enfin on a
pensé les plaies; la nuit avance et les travaux avec elle: quelques-uns
sont achevés, les autres languissent; l'ardeur se ralentit: le silence
et les ombres devenues plus épaisses invitent au repos; mais il n'en
est point pour l'amazone toujours affamée de périls et de gloire; elle
presse les travailleurs, et ranime leur activité qui s'éteint. Argant
l'accompagne, et elle se dit en secret:
C'est bien aujourd'hui
qu'Argant et le roi des Turcs peuvent se vanter d'avoir fait des
prodiges de valeur; seuls, ils ont osé sortir de Solime, se jetter au
milieu des ennemis, et mettre leurs machines en pièces: et moi, loin
des Chrétiens, à l'abri d'un rempart, j'ai combattu sans péril! des
coups heureux ont signalé mon adresse: voilà tous mes exploits et toute
ma gloire. Est-ce donc là tout ce qu'une femme peut oser?
Ah!
plutôt que de montrer une ame foible et timide au milieu de tant de
héros, que ne vais-je sur les montagnes, ou dans les bois, lancer mes
traits aux bêtes sauvages: que ne vais-je reprendre les habits de mon
sexe, et me cacher dans la retraite, si je ne puis égaler ces guerriers.
Ainsi
parle Clorinde, inquiette, absorbée dans ses pensées: enfin un grand
projet s'offre à son idée; elle sort de sa rêverie et se tourne vers
Argant.
"Il y a
long-tems, Seigneur, que j'éprouve un mouvement
inconnu qui m'agite et m'enflamme: soit inspiration de Dieu, soit
erreur de l'homme qui se fait un Dieu de son desir; tu vois ces
flambeaux qui brillent hors du camp des ennemis, j'irai-là le fer dans
une main, une torche dans l'autre, et je mettrai le feu à la tour: mon
projet une fois rempli, je laisse au ciel le soin de tout le reste.
Si
le destin s'oppose à mon retour, j'abandonne à tes soins mes fidelles
compagnes, et ce mortel vertueux qui eut toujours pour moi la tendresse
d'un pere: fais reconduire en Egypte ces infortunées que ma perte
laisseroit sans secours et sans appui, et ce vieillard accablé de ses
malheurs et du poids de la vie: au nom de Dieu, Seigneur, souviens-toi
de ma prière; ce sexe et cet âge sont bien dignes de ta pitié."
Argant
demeure interdit: il sent l'aiguillon de la gloire qui,
du cœur de
Clorinde, passe dans le sien: "Tu
iras là, lui dit-il, et moi, tu me
laisserois ici confondu dans la foule des guerriers vulgaires? et tu
crois que tranquille, loin du danger, je pourrois contempler avec
plaisir la flamme et la fumée de l'incendie que tu aurois allumé? Non,
non; si jusqu'ici j'ai partagé tes périls, je veux encore te suivre à
la gloire ou à la mort.
Ce
cœur sait aussi bien que le tien
mépriser la mort, et je sais comme toi qu'il est beau d'échanger la vie
contre l'honneur. - Tu en as donné, lui répond Clorinde, une preuve
immortelle dans cette sortie qui t'a couvert de gloire: mais enfin je
ne suis qu'une femme, et mon trépas n'est point une perte pour la
triste Jérusalem; mais toi, si tu péris, veuille le ciel écarter ce
malheur! si tu peris, qui restera pour défendre ses murailles?
En
vain, lui repliqua le guerrier, tu voudrois enchaîner mon ardeur par de
frivoles raisons; je suivrai tes pas si tu veux me guider: si tu
refuses, je te devance." Tous deux d'accord, ils vont
trouver Aladin,
qui les reçoit au milieu des plus sages de son conseil: "Seigneur,
lui
dit Clorinde, daigne écouter nos propositions, et agréer notre dessein.
Argant
te promets de brûler la machine ennemie, et jamais Argant ne promit en
vain: j'accompagnrai ses pas: nous attendons seulement que la fatigue
ait amené le sommeil." Aladin leve les mains au ciel, et
des larmes de
joie mouillent ses joues couvertes de rides: "Grâces
te soient rendues,
dit-il, ô toi qui daignes encore abaisser tes regards sur tes
serviteurs et sauver mon empire!
Non,
il ne tombera pas,
puisqu'il lui reste pour appui de si braves Guerriers. Mais vous,
couple généreux, quels bienfaits, quels présens pourront égaler vos
services? Que la renommée publie votre gloire et l'immortalise; que
l'Univers consacre vos noms et vos exploits; vous trouverez votre plus
noble récompense dans votre action même: mais mon cœur reconnoissant ne
s'acquittera qu'à demi, en vous offrant une partie de mes Etats."
Ainsi
parle le vieux Monarque: il presse dans ses bras, tantôt Argant, tantôt
Clorinde. Le Sultan ne peut plus dissimuler la noble jalousie qui
l'anime: "Ce
n'est pas en vain, dit-il, que j'ai ceint cette épée; je
marcherai avec vous, ou du moins je suivrai de près vos pas. - Quoi!
reprend Clorinde, irons-nous tous à cette entreprise? eh! si tu viens,
qui défendra Solime?"
Argant lui préparoit un refus plus piquan
et plus altier; mais Aladin le prévient, et d'un front calme et serein:
"Soliman,
lui dit-il, nous connoissons toute ta valeur; jamais elle ne
s'est démentie: infatigable au combat, jamais l'aspect du plus affreux
danger n'intimida ton courage.
Tu
pourrois encore te signaler
cette nuit, par des exploits dignes de toi; mais je ne crois pas que
vous deviez tous sortir à-la-fois. Il faut, pour rassurer un peuple
alarmé, qu'il reste au milieu de nous quelqu'un des plus fameux
guerriers. Je ne consentirois pas même à laisser partir Argant et
Clorinde, dont le sang aussi mérite d'être épargné, si l'entreprise
étoit moins utile, et si je pouvois la confier à d'autres bras.
Mais
cette tour funeste est environnée d'une garde nombreuse: pour
l'attaquer avec succès, il faudroit envoyer une troupe plus nombreuse
encore, et la prudence le défend. Laissons donc partir ce couple
illustre qui veut s'exposer pour la cause commune: tous deux plus d'une
fois ont couru de semblables hasards; eux seuls feront plus que mille
soldats: puissent-ils revenir vainqueurs dans nos murs!
Toi,
Seigneur, tu dois aux soins de ta grandeur et à l'honneur de ta
couronne, de rester dans Solime. Quand Argant et Clorinde auront allumé
l'incendie, car ils l'allumeront, et un pressentiment secret m'en donne
la certitude, si l'ennemi les poursuit, tu iras les sauver et les
défendre." Ainsi parloit Aladin; Soliman cède à ses
conseils; mais la
tristesse est sur son front.
"Attendez,
ajoute Ismen; attendez
pour sortir que la nuit soit plus avancée: peut-être le sommeil
triomphera enfin de ces gardes qui veillent autour de cette funeste
machine. Moi cependant je préparerai des matières enflammées, qui s'y
attacheront et la dévoreront toute entière." On adopte son
avis, et les
deux Guerriers vont attendre l'heure favorable à l'exécution de leur
projet.
| PEINTRE
ET DATE |
TITRE |
| John
Collier |
Lady
Godiva |
| 1898 |
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