La naissance de Clorinde
Clorinde, pour dérober sa
marche aux yeux des Chrétiens,
quitte ses pompeux habits et sa brillante armure : elle revêt
une
cotte-d’armes noire, funeste présage de son malheur. Elle prend un
bouclier
sans éclat, et un casque qui n’a ni cimier ni panache. Arsés est auprès
d’elle,
l’Eunuque Arsés qui la reçut au moment où elle respira le jour, et qui
prit
soin de son enfance.
Quoiqu’ accablé de vieillesse, il s’est partout traîné sur les pas de
l’intrépide Guerrière : il lui voit changer son
armure ; son cœur
présage les dangers où elle va s’exposer ; il s’en afflige, il
l’a conjure
par ses cheveux blancs, par le souvenir de sa tendresse et de ses
services,
d’abandonner une funeste entreprise. Elle résiste à ses prières et à
ses larmes.
« Cruelle !
lui dit-il enfin : puisque rien ne peut fléchir ce
cœur obstiné, il faut que je dévoile à vos yeux le mystere de votre
naissance : quand vous connoîtrez qui vous êtes, vous suivrez
à votre gré,
ou mes conseils, ou l’ardeur qui vous entraîne. »
Il poursuit, et Clorinde,
les yeux fixés sur lui, l’écoute en silence.
« Senape
régnoit sur l’Ethiopie ; peut-être y règne-t-il
encore : il adore le fils de Marie, et tout son peuple l’adore
comme lui.
J’étois esclave dans son palais et confondu avec les femmes de la
Reine, je
servois cette Princesse : elle étoit noire ; mais sa
couleur
n’altéroit point sa beauté.
Senape
l’aimoit avec fureur, et sa jalousie étoit égale à sa flamme :
cette funeste passion se nourrissoit dans son cœur déchiré. Il la
cachoit aux
mortels ; il auroit voulu la cacher au ciel même. La Reine
toujours sage,
toujours modeste vivoit dans le silence et dans la retraite ;
et faisoit
son bonheur du bonheur de son époux.
Dans sa
chambre étoit un tableau de piété qui représentoit une histoire
touchante : on y voyoit une jeune fille blanche comme la
neige, enchaînée
près d’un dragon furieux : un cavalier perçoit le monstre qui
nageoit
expirant dans les flots de son sang. Devant ce tableau, souvent la
Reine
humilioit son front, faisoit l’aveu de ses fautes secrettes, versoit
des
larmes, et récitoit des prières.
Cependant
elle conçoit et met au jour une fille d’une blancheur
éclatante : cette fille c’étoit vous…. A cette vue, elle se
trouble, et
son cœur est étonné de ce prodige nouveau : bientôt elle
craignit la
jalousie d’un époux soupçonneux ; elle craignit que cette
couleur inconnue
en Ethiopie ne fût pour lui la preuve d’un crime affreux ; et
pour éviter
sa fureur, elle résolut de vous cacher à sa vue.
On
lui offre à votre place une petite Ethiopienne qui vient aussi de
naître : les femmes de la Reine et moi nous étions les seuls
qui eussions
accès dans la tour où elle étoit renfermée : elle connoissoit
mon
zèle ; ce fut à ma fidélité qu’elle daigna confier le triste
et cher dépôt
dont elle étoit forcée de se séparer. Vous n’aviez point été plongée
dans ces
eaux que les Chrétiens appellent sacrées : l’usage d’Ethiopie
recule cette
cérémonie à un âge plus avancé.
Les
larmes aux yeux, elle vous remit dans mes bras, m’ordonna de vous
porter
dans un pays lointain, et d’y élever secrètement votre enfance. Qui
pouroit
vous peindre la douleur de cette mere infortunée ? Combien de
fois elle
vous serra dans ses bras ; combien de fois elle répéta ses
tristes et
derniers adieux ; vos joues furent souvent arrosées de ses
pleurs ;
souvent ses sanglots interrompirent ses plaintes et ses regrets. Enfin
levant
les yeux au ciel : ô mon Dieu ! dit-elle, toi qui
sondes l’abîme des
ames, toi dont l’œil éclaire les replis les plus secrets de mon
cœur !
Si
ce cœur fut toujours pur, si jamais le crime ne souilla ni ma pensée,
ni mon
lit…. ah ! ce n’est pas pour moi que je t’implore !
d’autres fautes
m’ont mérité tes dédains et ton courroux…. Mais, ô mon Dieu !
veille sur
un enfant innocent, qu’une mere déplorable est forcée d’arracher de son
sein ! que ma fille vive ; qu’elle ne tienne de moi
qu’un attachement
inviolable aux lois de l’honneur ! qu’elle apprenne d’une
autre à être
heureuse et fortunée !
Et toi,
céleste guerrier, qui sauvas cette Vierge du serpent prêt à la dévorer,
si j’ai, devant ton image, allumé de pieux flambeaux, si je t’ai offert
de l’or
et de l’encens, daigne t’intéresser à ma fille ; sois son
protecteur et
son asyle dans les dangers. Elle se tait à ces mots ; son cœur
se ferme et
se resserre, et la paleur de la mort couvre son visage.
Je
vous pris entre mes bras, je vous baignai de mes larmes, et je vous
emportai
cachée dans une corbeille sous des feuilles et des fleurs. Je trompai
tous les
yeux : seul et sans confident, je partis déguisé. Une sombre
forêt me reçut ;
là je vis venir à moi une tigresse, l’œil en feu, la gueule béante.
Plein
de frayeur, je m’élance sur un arbre et je vous laisse sur le
gazon : le monstre s’approche et tourne sur vous ses sinistres
regards : mais soudain il s’adoucit, et oubliant sa férocité,
de la langue
il vous caresse et vous flatte, vous lui souriez, et votre main
innocente lui
rend ses caresses.
Enfin
elle se couche auprès de vous et vous présente ses mammelles que
pressent
vos lèvres avides. Etonné, confondu, je contemple ce prodige.
Cependant,
l’animal qui vous voit rassasiée de son lait, s’enfuit et disparoît
à mes yeux.
Je
descends, je vous reprends dans mes bras, et poursuivant ma route, je
m’arrête enfin dans une bourgade obscure : là, je vous élevai
à l’ombre du
silence et du mystere. Ce fut-là que votre langue apprit à former les
premiers
sons, que vos pieds foibles et tremblans hasarderent les premiers pas.
L’astre
qui mesure les mois avoit seize fois recommencé sa carriere depuis que
nous
étions dans cet asyle.
Déjà
je touchois au déclin de mes ans, j’étois riche et chargé des trésors
dont, en partant, la Reine m’avoit comblé : je me lassai enfin
d’errer
dans dans une terre étrangere ; l’amour de la patrie se
réveilla dans mon
cœur : je voulus revoir mes amis, les lieux qui m’avoient vu
naître et
vieillir dans mes propres foyers.
Je
pars, je dirige mes pas vers l’Egypte, et je vous emmène avec
moi :
j’arrive aux bords d’un torrent, des brigands m’y
surprennent ; la mort
d’un côté, de l’autre une onde rapide et menaçante : que
devois-je
faire ? je veux me sauver, et je ne puis laisser mon doux et
précieux
fordeau : je me jette à la nage : d’une main je fends
les eaux, de
l’autre je vous soutiens.
Le
torrent est rapide ; au milieu s’ouvre un gouffre profond où
l’onde tourne
et se replie sur elle-même : j’en approche : elle
m’entraîne et va
m’engloutir ; je vous abandonne alors : mais, ô
prodige ! l’eau
se courbe sous vous, ses vagues caressantes vous soutiennent ;
le vent qui
la seconde vous porte sur la rive et vous dépose sur le sable. Moi-même
enfin
j’y arrive avec peine, haletant et fatigué.
Je
vous réchauffe dans mon sein. La nuit nous couvre bientôt de ses
ombres, et
nous livre au sommeil : je vois en songe un guerrier terrible
et
menaçant ; il m’appuie sur le visage une épée nue ;
et d’un ton
impérieux, je te commande, me dit-il, d’exécuter d’abord les ordres que
te
donne la Reine : Baptise cet enfant : elle est chérie
du ciel, et je
dois veiller sur ses jours.
Je
la garde, je la défends ; c’est moi qui ai pour elle adouci
les
monstres des forêts et donné du sentiment aux eaux : malheur à
toi !
si tu ne crois à un songe interprête des célestes volontés. Je repris
mon
voyage ; né Musulman, et tout plein de ma croyance, je
regardai mon songe
comme une vaine illusion.
J’oubliai
mes promesses et les prières de la Reine : je laissai sur vos
yeux le bandeau de l’erreur, et vous fûtes élevée dans la loi de
Mahomet. Vous
croissiez, et bientôt votre audace intrépide dompta la nature et la
foiblesse
de votre sexe ; les armes à la main, vous acquittes de la
gloire, des
trésors. Vous savez quels ont été depuis vos destins ; vous
savez que
fidèle à mes devoirs, ma tendresse vous a toujours suivie dans vos
courses
guerrières.
Hier,
plongé dans un sommeil léthargique, un songe offrit encore à ma vue ce
formidable guerrier : il porta sur moi des regards plus
sinistres, et
d’une voix terrible : Infidèle, me dit-il, l’heure s’approche
où Clorinde
doit changer de sort : malgré tes efforts, elle sera à moi, il
ne te
restera que ton désespoir. Il dit, et d’un vol rapide il s’élève dans
les airs.
Ce
songe, ô cher et triste objet de mes soins ! ce songe vous
menace de
quelque événement funeste : je ne sais, mais peut-être le ciel
ne veut pas
qu’on attaque la religion de ses peres : peut-être le culte
d’Ethiopie est
le culte véritable. Ah ! quittez, je vous en conjure, quittez
ces armes,
et retenez ce courage impétueux. »
Il se taît ; et des pleurs inondent ses joues :
Clorinde demeure
inquiette et rêveuse. La même vision avoit troublé son sommeil et
alarmé son
cœur.
Enfin reprenant un air calme et serein. « Je
suivrai, lui dit-elle, une
croyance qui me paroît la vraie : toi qui me la fis sucer avec
le lait,
pourquoi veux-tu élever aujourd’hui des nuages dans mon ame ?
je
n’abandonnerai point mon entreprise ; je ne quitterai point
mes
armes : une pareille lacheté déshonoreroit Clorinde. Non,
quand la mort se
présenteroit à mes yeux, sous la forme la plus affreuse, elle ne
m’arrêteroit
pas. »
| PEINTRE
ET DATE |
TITRE |
| Pietro
Berrettini dit Pierre de Cortone |
Romulus
et Rémus recueillis par Faustulus |
| vers 1643 |
Romulus
and Remus Given Shelter by Faustulus |
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