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La mort de Clorinde

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La Jérusalem délivrée
Chant XII ( 3 )
La mort de Clorinde




Le Tasse - La Jérusalem délivrée - Chant 12 ( 3 ). La mort de Clorinde. The Crusaders War Machinery by Gustave DoréElle console ensuite le Vieillard ; mais l’heure presse, elle part et va rejoindre le Héros qui doit, avec elle, affronter les dangers. Ismen vient par ses discours exciter leur valeur déjà trop enflammée : il leur présente une composition de soufre et de bitume, et un flambeau caché dans un vase d’airain.

Ils sortent enveloppés des voiles de la nuit ; serrés l’un contre l’autre, ils descendent le long de la colline d’un pas rapide et allongé. Déjà ils voient la machine ennemie qui s’élève dans les airs. A cet aspect, leur courage s’enflamme, leurs cœurs s’embrasent et semblent prêts à s’élancer sur cet objet fatal de terreur et de vengeance : ils brûlent d’allumer l’incendie et de se baigner dans le sang ; la garde s’alarme et pousse un cri.

Cependant ils continuent de s’avancer en silence : enfin la garde redouble et crie, aux armes ! aux armes ! ils ne se cachent plus, ils se précipitent ; en un instant ils ont attaqué, frappé, enfoncé l’ennemi. Telle la foudre brille, éclate et tombe tout-à-la-fois.

A travers mille bras, à travers mille coups, ils ont atteint la fatale machine : déjà le feu pétille dans leurs mains, déjà la flamme a saisi les alimens que lui prépara l’Enchanteur ; déjà elle s’attache à la tour et la dévore ; un tourbillon de fumée l’environne, l’air en est obscurci, et les étoiles en perdent leur clarté.

Le vent souffle, nourrit l’incendie et accroît la terreur ; le trouble et l’épouvante sont parmi les Chrétiens : ils courent aux armes ; mais cette masse énorme, redoutée, tombe et s’écroule ; un moment a détruit le fruit d’un si long travail.

Le Tasse - La Jérusalem délivrée - Chant 12 ( 3 ). La mort de Clorinde. Illustration de Gustave DoréAux cris des sentinelles, à l’éclat de la flamme, deux escadrons sont accourus : Argant leur montre le front, Argant les menace : ce sera dans votre sang, leur dit-il, que j’éteindrai cet incendie. Cependant, serrés contre Clorinde, il recule pas à pas, et se retire sur le sommet de la colline. Tel qu’un torrent gonflé par la pluie, la foule des Chrétiens se précipite sur eux, s’étend, les presse et les environne.

Mais la porte dorée est ouverte ; Aladin y est avec ses Guerriers, pour y recevoir les deux Héros vainqueurs et triomphans. Ils s’élancent, un gros de Chrétiens s’élance après eux : Soliman les repousse, ferme la porte ; mais il l’a fermée sur Clorinde.

Infortunée Clorinde, pour punir sur Arimon le coup qu’il t’avoit porté, tu reviens sur tes pas, tu le punis, et ta vengeance sera la cause de ta mort : Au milieu des ombres, au milieu de la mêlée, Argant n’a plus songé à l’amazone : il n’a senti que les périls dont il étoit entouré.

Enfin la Guerrière a éteint sa fureur dans le sang de sa victime : elle se reconnoît, elle voit la porte fermée ; elle voit les Chrétiens autour d’elle, et sa perte assurée. Cependant personne n’a les yeux sur elle ; un espoir soudain vient ranimer son cœur ; elle se glisse au millieu des ennemis et se perd dans la foule.

Puis, à la faveur du trouble et de la nuit qui la couvre, elle se retire furtivement et s’éloigne. Tel rassasié du carnage, un loup se dérobe en silence à la fureur des Bergers : mais Tancrède l’a vue percer le malheureux Arimon ; il l’a vue, il la suit toujours attaché à ses pas.

Le Tasse - La Jérusalem délivrée - Chant 12 ( 3 ). La mort de Clorinde. The Crusaders War Machinery by Gustave DoréIl veut se mesurer avec elle : au coup qu’elle a frappé, il l’a prise pour un rival digne de lui. Elle va par d’obliques détours chercher une autre porte : le Héros la poursuit ; Clorinde se retourne :
«O toi ! s’écrie-t-elle, qui me poursuis avec tant d’ardeur, que m’apportes-tu ?
- La guerre et la mort.
– La guerre et la mort ! tu l’auras, puisque tu la cherches. »

Elle dit et l’attend de pied ferme : Tancrède abandonne son coursier ; aussi-tôt le fer à la main et brûlans de courroux, l’un sur l’autre ils s’élancent ; tels combattent deux taureaux qu’anime un amour jaloux et furieux.

Généreux Guerriers, vous méritiez un plus vaste théâtre ! le soleil du moins devoit éclairer vos exploits. O nuit qui les cache dans le secret de tes ombres, souffre que je déchire le voile épais dont tu les couvris, et que je les fasse briller dans tout leur éclat aux yeux des races futures ! que leur gloire sorte de ton obscurité, et vive éternellement dans le souvenir des mortels !

Ils ne savent, ni reculer, ni se couvrir de leurs armes : l’ombre et la fureur leur ôtent l’usage de l’adresse et de la ruse : leurs pieds sont toujours immobiles, leurs mains toujours actives : les épées étincellent l’une contre l’autre heurtées ; soit de la taille, soit de la pointe, leurs coups ne sont jamais sans effet.

La honte amène la vengeance, et la vengeance à son tour renouvelle la honte. Ils s’approchent, ils se serrent ; dans leur fureur ils se frappent avec la poignée de leurs épées, ils se choquent avec leur casque et leur bouclier.

Trois fois de ses bras vigoureux Tancrède pressa la Guerrière ; trois fois elle se dégagea des liens dont il l’enchaînoit : liens cruels que formoit la rage, et qu’amour eût rendu si doux ! Ils s’attaquent une seconde fois avec le fer, et l’un et l’autre le teint de son sang. Fatigués enfin et hors d’haleine, tous deux s’éloignent et vont respirer un moment.

Le Tasse - La Jérusalem délivrée - Chant 12 ( 3 ). La mort de Clorinde. Illustration de Gustave DoréLeurs corps affoiblis, languissans, s’appuient sur leurs épées, et tous deux se fixent et se regardent : déjà l’aurore peignoit l’Orient de ses couleurs et faisoit pâlir le front des astres de la nuit. Tancrède voit son ennemi baigné dans son sang ; lui-même est à peine blessé : son orgueil s’en applaudit. Misérables jouets de l’erreur ! nous nous livrons en aveugles au moindre espoir qui nous abuse et qui nous flatte.

Malheureux, tu triomphes ! ah ! quels tristes exploits ! quelle funeste victoire ! chaque goutte de ce sang que tu vois couler, tes yeux la paieront d’un torrent de larmes ! les deux Guerriers restent un moment immobiles et les regards attachés l’un l’autre : enfin Tancrède rompt le silence.

« Le sort devoit à notre valeur un plus noble théâtre et des témoins de notre gloire : mais puisque le cruel nous refuse cette douceur, daigne du moins me révéler ton nom et ta naissance. Permets que vainqueur ou vaincu, je connoisse celui qui doit honorer mon triomphe ou ma défaite.
- Tu me demandes un secret que jamais je ne révèle à un ennemi ! que t’importe mon nom ? sache seulement que je suis un des guerriers qui ont embrasé la tour. »
Tancrède à ces mots est transporté de fureur :
« Barbare ! s’ecrie-t-il, ton silence et ton discours irritent également ma vengeance. »

A l’instant la colere se rallume et le combat se ranime : quel combat ! leurs forces sont éteintes, ils ne connoissent point l’adresse, il ne leur reste que la rage : ils se percent et se déchirent. Sanglans, couverts de blessures ; ils ne tiennent plus à la vie que par leur fureur.

Telle on voit la mer Egée, lorsque les vents qui soulevoient les flots sont rentrés dans leurs grottes profondes : le calme ne règne point encore sur son sein, et ses ondes obéissent toujours au mouvement dont elles furent agitées. Tels les deux guerriers, quoiqu’épuisés et sans vigueur, sentent encore l’impulsion de leur fureur première.

Le Tasse - La Jérusalem délivrée - Chant 12 ( 3 ). La mort de Clorinde. The Crusaders War Machinery by Gustave DoréMais enfin l’heure fatale qui doit finir la vie de Clorinde est arrivée : Tancrède atteint son beau sein de la pointe de son épée. Le fer s’y enfonce et s’abreuve de son sang, l’habit qui couvre sa gorge délicate en est inondé : elle sent qu’elle va mourir ; ses genoux fléchissent et se dérobent sous elle.

Tancrède poursuit sa victoire ; et la menace à la bouche, il la pousse, il la presse ; elle tombe : mais dans le moment un rayon céleste l’éclaire ; la verité descend dans son cœur, et d’une Infidèle en fait une Chrétienne. D’une voix mourante, elle prononce en tombant ces paroles dernières.

«Ami, tu as vaincu ; je te pardonne : toi-même pardonne à mon malheur. Je ne te demande point grace pour un corps qui bientôt n’a plus rien à craindre de tes coups ; mais aie pitié de mon ame. Que tes prières, qu’une onde sacrée versée par tes mains, lui rendent le calme et l’innocence. »
Ses tristes et douloureux accens retentissent au cœur de Tancrède, le pénètrent, éteignent son courroux, et de ses yeux arrachent des larmes involontaires.

Non loin de-là un ruisseau jaillit en murmurant du sein de la montagne : il y court, il remplit son casque et revient tristement s’acquitter d’un saint et pieux ministere. Il sent trembler sa main, tandis qu’il détache le casque et qu’il découvre le visage du Guerrier inconnu : il la voit, il la reconnoît ; il reste sans voix et sans mouvement : ô fatale vue, funeste reconnoissance !

Il alloit mourir ; mais soudain il rappelle toutes ses forces autour de son cœur : étouffant la douleur qui le presse, il se hâte de rendre à son amante une vie immortelle pour celle qu’il lui a ôtée. Au son des paroles sacrées qu’il prononce, Clorinde se ranime ; elle sourit, une joie calme se peint sur son front et y éclaircit les ombres de la mort. Elle sembloit dire : Le ciel s’ouvre et je m’en vais en paix.

Sur ses joues la pâleur des violettes se mêle à la blancheur des lys : elle fixe ses yeux éteints vers le ciel, et soulevant sa main froide et glacée, elle la présente comme un gage de paix à son amant. Dans cette attitude, elle expire et paroît s’endormir.





Le Tasse - La Jérusalem délivrée - Chant 12 (  ). The Crusaders War Machinery by Gustave Doré





PEINTRE ET DATE TITRE
Gustave Doré La machine de guerre des Croisés
1832-1883 The Crusaders War Machinery




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