La mort de Clorinde
Elle
console ensuite le Vieillard ; mais l’heure presse, elle part
et va
rejoindre le Héros qui doit, avec elle, affronter les dangers. Ismen
vient par
ses discours exciter leur valeur déjà trop enflammée : il leur
présente
une composition de soufre et de bitume, et un flambeau caché dans un
vase
d’airain.
Ils sortent enveloppés des voiles de la nuit ; serrés l’un
contre l’autre,
ils descendent le long de la colline d’un pas rapide et allongé. Déjà
ils
voient la machine ennemie qui s’élève dans les airs. A cet aspect, leur
courage
s’enflamme, leurs cœurs s’embrasent et semblent prêts à s’élancer sur
cet objet
fatal de terreur et de vengeance : ils brûlent d’allumer
l’incendie et de
se baigner dans le sang ; la garde s’alarme et pousse un cri.
Cependant ils continuent de s’avancer en silence : enfin la
garde redouble
et crie, aux armes ! aux armes ! ils ne se cachent
plus, ils se
précipitent ; en un instant ils ont attaqué, frappé, enfoncé
l’ennemi.
Telle la foudre brille, éclate et tombe tout-à-la-fois.
A travers mille bras, à travers mille coups, ils ont atteint la fatale
machine : déjà le feu pétille dans leurs mains, déjà la flamme
a saisi les
alimens que lui prépara l’Enchanteur ; déjà elle s’attache à
la tour et la
dévore ; un tourbillon de fumée l’environne, l’air en est
obscurci, et les
étoiles en perdent leur clarté.
Le vent souffle, nourrit l’incendie et accroît la terreur ; le
trouble et
l’épouvante sont parmi les Chrétiens : ils courent aux
armes ; mais
cette masse énorme, redoutée, tombe et s’écroule ; un moment a
détruit le
fruit d’un si long travail.
Aux cris des sentinelles, à
l’éclat de la flamme, deux escadrons sont
accourus : Argant leur montre le front, Argant les
menace : ce sera
dans votre sang, leur dit-il, que j’éteindrai cet incendie. Cependant,
serrés
contre Clorinde, il recule pas à pas, et se retire sur le sommet de la
colline.
Tel qu’un torrent gonflé par la pluie, la foule des Chrétiens se
précipite sur
eux, s’étend, les presse et les environne.
Mais la porte dorée est ouverte ; Aladin y est avec ses
Guerriers, pour y
recevoir les deux Héros vainqueurs et triomphans. Ils s’élancent, un
gros de
Chrétiens s’élance après eux : Soliman les repousse, ferme la
porte ;
mais il l’a fermée sur Clorinde.
Infortunée Clorinde, pour punir sur Arimon le coup qu’il t’avoit porté,
tu
reviens sur tes pas, tu le punis, et ta vengeance sera la cause de ta
mort : Au milieu des ombres, au milieu de la mêlée, Argant n’a
plus songé
à l’amazone : il n’a senti que les périls dont il étoit
entouré.
Enfin la Guerrière a éteint sa fureur dans le sang de sa
victime : elle se
reconnoît, elle voit la porte fermée ; elle voit les Chrétiens
autour
d’elle, et sa perte assurée. Cependant personne n’a les yeux sur
elle ; un
espoir soudain vient ranimer son cœur ; elle se glisse au
millieu des
ennemis et se perd dans la foule.
Puis, à la faveur du trouble et de la nuit qui la couvre, elle se
retire
furtivement et s’éloigne. Tel rassasié du carnage, un loup se dérobe en
silence
à la fureur des Bergers : mais Tancrède l’a vue percer le
malheureux
Arimon ; il l’a vue, il la suit toujours attaché à ses pas.
Il veut se mesurer avec
elle : au coup qu’elle a frappé, il l’a prise pour
un rival digne de lui. Elle va par d’obliques détours chercher une
autre
porte : le Héros la poursuit ; Clorinde se
retourne :
«O
toi ! s’écrie-t-elle, qui me poursuis avec tant d’ardeur, que
m’apportes-tu ?
- La guerre et la mort.
– La guerre et la mort !
tu l’auras, puisque tu la cherches. »
Elle dit et l’attend de pied
ferme : Tancrède abandonne son coursier ; aussi-tôt
le fer à la main
et brûlans de courroux, l’un sur l’autre ils s’élancent ; tels
combattent
deux taureaux qu’anime un amour jaloux et furieux.
Généreux Guerriers, vous méritiez un plus vaste théâtre ! le
soleil du
moins devoit éclairer vos exploits. O nuit qui les cache dans le secret
de tes
ombres, souffre que je déchire le voile épais dont tu les couvris, et
que je
les fasse briller dans tout leur éclat aux yeux des races
futures ! que
leur gloire sorte de ton obscurité, et vive éternellement dans le
souvenir des
mortels !
Ils ne savent, ni reculer, ni se couvrir de leurs armes :
l’ombre et la
fureur leur ôtent l’usage de l’adresse et de la ruse : leurs
pieds sont
toujours immobiles, leurs mains toujours actives : les épées
étincellent
l’une contre l’autre heurtées ; soit de la taille, soit de la
pointe,
leurs coups ne sont jamais sans effet.
La honte amène la vengeance, et la vengeance à son tour renouvelle la
honte.
Ils s’approchent, ils se serrent ; dans leur fureur ils se
frappent avec
la poignée de leurs épées, ils se choquent avec leur casque et leur
bouclier.
Trois fois de ses bras vigoureux Tancrède pressa la
Guerrière ; trois fois
elle se dégagea des liens dont il l’enchaînoit : liens cruels
que formoit
la rage, et qu’amour eût rendu si doux ! Ils s’attaquent une
seconde fois
avec le fer, et l’un et l’autre le teint de son sang. Fatigués enfin et
hors
d’haleine, tous deux s’éloignent et vont respirer un moment.
Leurs corps affoiblis,
languissans, s’appuient sur leurs épées, et tous deux se
fixent et se regardent : déjà l’aurore peignoit l’Orient de
ses couleurs
et faisoit pâlir le front des astres de la nuit. Tancrède voit son
ennemi
baigné dans son sang ; lui-même est à peine blessé :
son orgueil s’en
applaudit. Misérables jouets de l’erreur ! nous nous livrons
en aveugles
au moindre espoir qui nous abuse et qui nous flatte.
Malheureux, tu triomphes ! ah ! quels tristes
exploits ! quelle
funeste victoire ! chaque goutte de ce sang que tu vois
couler, tes yeux
la paieront d’un torrent de larmes ! les deux Guerriers
restent un moment
immobiles et les regards attachés l’un l’autre : enfin
Tancrède rompt le
silence.
« Le
sort devoit à notre valeur un plus noble théâtre et des témoins de
notre gloire : mais puisque le cruel nous refuse cette
douceur, daigne du
moins me révéler ton nom et ta naissance. Permets que vainqueur ou
vaincu, je
connoisse celui qui doit honorer mon triomphe ou ma défaite.
-
Tu me demandes un secret que jamais je ne révèle à un ennemi !
que
t’importe mon nom ? sache seulement que je suis un des
guerriers qui ont
embrasé la tour. »
Tancrède à ces mots est transporté de fureur :
« Barbare !
s’ecrie-t-il, ton silence et ton discours irritent
également ma vengeance. »
A l’instant la colere se rallume et le combat se ranime : quel
combat ! leurs forces sont éteintes, ils ne connoissent point
l’adresse,
il ne leur reste que la rage : ils se percent et se déchirent.
Sanglans,
couverts de blessures ; ils ne tiennent plus à la vie que par
leur fureur.
Telle on voit la mer Egée, lorsque les vents qui soulevoient les flots
sont
rentrés dans leurs grottes profondes : le calme ne règne point
encore sur
son sein, et ses ondes obéissent toujours au mouvement dont elles
furent
agitées. Tels les deux guerriers, quoiqu’épuisés et sans vigueur,
sentent
encore l’impulsion de leur fureur première.
Mais enfin l’heure fatale qui
doit finir la vie de Clorinde est arrivée :
Tancrède atteint son beau sein de la pointe de son épée. Le fer s’y
enfonce et
s’abreuve de son sang, l’habit qui couvre sa gorge délicate en est
inondé : elle sent qu’elle va mourir ; ses genoux
fléchissent et se
dérobent sous elle.
Tancrède poursuit sa victoire ; et la menace à la bouche, il
la pousse, il
la presse ; elle tombe : mais dans le moment un rayon
céleste
l’éclaire ; la verité descend dans son cœur, et d’une Infidèle
en fait une
Chrétienne. D’une voix mourante, elle prononce en tombant ces paroles
dernières.
«Ami,
tu as vaincu ; je te pardonne : toi-même pardonne à
mon
malheur. Je ne te demande point grace pour un corps qui bientôt n’a
plus rien à
craindre de tes coups ; mais aie pitié de mon ame. Que tes
prières, qu’une
onde sacrée versée par tes mains, lui rendent le calme et
l’innocence. »
Ses tristes et douloureux accens retentissent au cœur de Tancrède, le
pénètrent,
éteignent son courroux, et de ses yeux arrachent des larmes
involontaires.
Non loin de-là un ruisseau jaillit en murmurant du sein de la
montagne : il y
court, il remplit son casque et revient tristement s’acquitter d’un
saint et
pieux ministere. Il sent trembler sa main, tandis qu’il détache le
casque et
qu’il découvre le visage du Guerrier inconnu : il la voit, il
la
reconnoît ; il reste sans voix et sans mouvement : ô
fatale vue,
funeste reconnoissance !
Il alloit mourir ; mais soudain il rappelle toutes ses forces
autour de
son cœur : étouffant la douleur qui le presse, il se hâte de
rendre à son
amante une vie immortelle pour celle qu’il lui a ôtée. Au son des
paroles
sacrées qu’il prononce, Clorinde se ranime ; elle sourit, une
joie calme se
peint sur son front et y éclaircit les ombres de la mort. Elle sembloit
dire : Le ciel s’ouvre et je m’en vais en paix.
Sur ses joues la pâleur des violettes se mêle à la blancheur des
lys :
elle fixe ses yeux éteints vers le ciel, et soulevant sa main froide et
glacée,
elle la présente comme un gage de paix à son amant. Dans cette
attitude, elle
expire et paroît s’endormir.
| PEINTRE
ET DATE |
TITRE |
| Gustave
Doré |
La
machine de guerre des Croisés |
| 1832-1883 |
The
Crusaders War Machinery |
|