Van Gogh - Agostina Segatori
Mon cher ami,
Je te remercie de ta lettre et de ce qu'elle contenait.
Je me sens triste de ce que même en cas de succès, la peinture ne
rapportera pas ce qu'elle coûte.
J'ai été touché de ce que tu écris de la maison:
" On se porte assez bien, mais pourtant c'est triste de les voir. "
Il y a une douzaine d'années pourtant on aurait juré que quand même la
maison prospérerait toujours et que cela marcherait.
Cela ferait bien plaisir à la mère si ton mariage réussit, et pour ta
santé et tes affaires il faudrait pourtant ne pas rester seul. Moi je
me sens passer l'envie de mariage et d'enfants et à des moments je suis
assez mélancolique d'être comme ça à 35 ans lorsque je devrais me
sentir tout autrement. Et j'en veux quelquefois à cette sale peinture.
C'est Richepin qui a dit
quelquepart:L'amour de l'art fait perdre l'amour vrai. Je trouve cela
terriblement juste, mais à l'encontre de cela, l'amour vrai dégoûte de
l'art. Et il m'arrive de me sentir déjà vieux et brisé, et pourtant
encore amoureux assez pour ne pas être enthousiaste pour la peinture.
Pour réussir il faut de l'ambition, et l'ambition me semble absurde. Il
en résultera je ne sais quoi, je voudrais surtout t'être moins à charge
- et cela n'est pas impossible dorénavant - car j'espère faire du
progrès de façon à ce que tu puisses hardiment montrer ce que je fais
sans te compromettre. Et puis je me retire quelquepart dans le Midi,
pour ne pas voir tant de peintres qui me dégoûtent comme hommes.
Tu peux être sûr d'une chose,
c'est que je ne chercherai plus à travailler pour le Tambourin - je
crois aussi que cela passera dans d'autres mains, et certes je ne m'y
oppose pas.
Pour ce qui est de la Segatori, cela c'est une tout autre affaire, j'ai
encore de l'affection pour elle, et j'espère qu'elle en a encore pour
moi aussi.Mais maintenant elle est mal prise, elle n'est ni libre ni
maîtresse chez elle, surtout elle est souffrante et malade.
Quoique
je ne dirais pas cela en public - j'ai pour moi la conviction qu'elle
s'est fait avorter (à moins encore qu'elle ait eu une fausse
grossesse) - quoi qu'il en soit, dans son cas je ne la blâmerais
pas.Dans deux mois elle sera remise j'espère, et alors elle sera
peut-être reconnaissante de ce que je ne l'ai pas
gênée.
Remarquez que si en bonne santé et de sang-froid, elle refuserait de me
rendre ce qui est à moi, ou me ferait du tort quelconque je ne la
ménagerais pas - mais cela ne sera pas nécessaire. Mais je la connais
assez bien pour avoir encore confiance en elle.
Et remarquez que si elle
réussit à maintenir son établissement, au point de vue des affaires je
ne lui donnerais pas tort de préférer être la mangeuse et non la
mangée. Si pour réussir elle me marcherait un peu sur le pied, à la
rigueur, elle a carte blanche. Quand je l'ai revue elle ne m'a pas
marché sur le coeur, ce qu'elle aurait fait si elle était aussi
méchante qu'on la dit.
J'ai vu Tanguy hier, et il a
mis dans la vitrine une toile que je venais de faire, j'en ai fait
quatre depuis ton départ et j'en ai une grande en train.
Je sais bien que ces grandes toiles longues sont de vente difficile,
mais plus tard on verra qu'il y a du plein air et de la bonne humeur.
Maintenant le tout fera une décoration de salle à manger ou de maison
de campagne.
Et si tu te mettais bien
amoureux et si tu te mariais ensuite, il ne me semblerait pas
impossible que tu arrives à conquérir une maison de campagne toi-même,
comme tant d'autres marchands de tableaux.
Si on vit bien on dépense plus, mais on gagne plus de terrain aussi, et
peut-être réussit ou mieux par le temps qui court en ayant l'air riche,
qu'en ayant l'air gêné. Il vaut mieux se faire du bon sang que de se
suicider.
Bien des choses à tous à la maison.
b. à t.
Vincent
Paris, Eté
1887
Lettre de Vincent Van Gogh à son frére
Théo
Ref: Lettre 462 - de Vincent à Théo
| Vincent Van Gogh |
Agostina
Segatori assise au café du Tambourin |
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Agostina
Segatori sitting in the Cafe du Tambourin |
| F 370 |
Paris -
Février, mars 1887 |
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