Van Gogh - Meurtres à Arles
Mon cher Theo,
Je te remercie beaucoup de ta lettre, sur laquelle je n'avais même pas
osé compter si vite pour ce qui est du billet de 50 fr. que tu y as
ajouté.
Je vois que tu n'as encore de réponse de Tersteeg, je ne vois pas la
nécessité d'insister de notre côté par une nouvelle lettre, toutefois
si tu aurais quelque affaire officielle à traiter avec la maison B. V.
& & Co. La Haye, tu pourrais dans un P. S. faire
sentir, que tu sois plus ou moins étonné de ce qu'il ne t'aie point
fait savoir qu'il a reçu la lettre en question.
Pour ce qui est du travail,
j'ai rapporté une toile de 15 aujourd'hui, c'est un pont-levis sur
lequel passe une petite voiture, qui se profile sur un ciel bleu - la
rivière bleue également, des berges orangées avec verdure, un groupe de
laveuses aux caracos & bonnets barriolés.
Puis autre paysage avec un petit pont rustique & laveuses
également.Enfin une allée de platanes près de la
gare. En tout, depuis que je suis ici, 12 études.
Le
temps est variable, souvent du vent & des ciels brouillés,
mais les amandiers commencent à fleurir
généralement. En somme je suis bien content que les
tableaux soient aux Indépendants.
Tu feras bien d'aller voir
Signac chez lui, j'étais bien content de ce que tu
écrivais dans ta lettre d'aujourd'hui qu'il a fait sur toi une
impression plus favorable que la première fois. Dans tous les
cas cela me fait plaisir de savoir qu'à partir d'aujourd'hui tu
ne seras pas seul dans l'appartement.Dis bien le bonjour à
Koning de ma part.
Est ce que ta santé est bien
? pour ce qui
est de la mienne cela va mieux, seulement c'est une vraie corvée
de manger, vu que j'ai de la fièvre et pas d'appétit,
mais cela n'est donc que passager et affaire de patience.
J'ai de la
compagnie le soir, puisque le jeune peintre Danois, qui est ici, est
très bien; son travail est sec, correct et timide, mais je ne
déteste pas cela lorsque l'individu est jeune et intelligent. Il
a dans le temps commencé des études de médecine;
il connaît les livres de Zola, de Goncourt, Guy de Maupassant, et
il a assez d'argent pour se la couler douce. Avec cela un désir
très sérieux de faire autre chose que ce qu'il fait
actuellement.Je crois qu'il ferait bien de différer son retour
dans son pays d'un an ou de revenir après une courte visite
à ses concitoyens.
Mais, mon cher frère, tu sais
je me
sens au Japon - je ne te dis que cela et encore je n'ai encore rien vu
dans la splendeur accoutumée.
C'est pourquoi (tout en
étant chagriné de ce que actuellement les dépenses
sont raides et les tableaux des non-valeurs) c'est pourquoi je ne
désespère pas d'une réussite de cette entreprise
de faire un long voyage dans le Midi. Ici je vois du neuf, j'apprends,
et étant traité avec un peu de douceur, mon corps ne me
refuse pas ses services.
Je souhaiterais pour bien des
raisons pouvoir
fonder un pied-à-terre, qui en cas d'éreintement,
pourrait servir à mettre au vert les pauvres chevaux de fiacre
de Paris, qui sont toi-même et plusieurs de nos amis, les
impressionnistes pauvres.
J'ai assisté à l'enquête
d'un crime, commis à la porte d'un bordel ici; deux Italiens ont
tué deux zouaves. J'ai profité de l'occasion pour entrer
dans un des bordels de la petite rue, dite “des
ricolettes.”Ce à quoi se bornent mes exploits amoureux
vis-à-vis des Arlésiennes.
La foule a manquée (le
méridional, selon l'exemple de Tartarin étant davantage
d'aplomb pour la bonne volonté que pour l'action) la foule,
dis-je, a manquée lyncher les meurtriers emprisonnés
à l'hôtel de ville, mais sa représaille a
été que tous les Italiens et toutes les Italiennes, y
compris les marmots Savoyards, ont dû quitter la ville de
force.
Je ne te parlerais pas de cela si ce n'était pour te dire,
que j'ai vu le boulevard de cette ville plein de monde
réveillé. Et vraiment c'était bien beau.
J'ai fait
mes trois dernières études au moyen du cadre perspectif,
que tu me connais. J'attache de l'importance à l'emploi du
cadre, puisqu'il ne me semble pas improbable que dans un avenir peu
éloigné plusieurs artistes s'en serviront, de même
que les anciens peintres allemands et italiens sûrement, et je
suis porté à le croire pas moins les Flamands s'en sont
servis.
L'emploi moderne de cet instrument peut différer de
l'emploi qu'anciennement on en a fait - mais - n'est-ce pas de
même qu'avec le procédé de la peinture à
l'huile on obtient aujourd'hui des effets très différents
de ceux des inventeurs du procédé: J. et Hubert v. Eyck?
C'est pour dire que j'espère
toujours ne pas travailler pour moi
seul, je crois à la nécessité absolue d'un nouvel
art de la couleur, du dessin et - de la vie artistique. Et si nous
travaillons dans cette foi-là, il me semble qu'il y ait des
chances pour que notre espérance ne soit pas vaine.
Tu sauras
toujours qu'à la rigueur je suis en état de te faire
parvenir des études, seulement pour les rouler c'est encore
impossible.
Je te serre bien la main.
J'écris dimanche à
Bernard et à de Lautrec, puisque j'ai formellement promis, je
t'enverrai d'ailleurs les lettres.
Je regrette bien le cas de Gauguin,
surtout parce que sa santé étant ébranlée,
il n'a plus un tempérament auquel les épreuves ne
puissent faire que du bien, au contraire cela ne fera désormais
que l'éreinter, et cela doit le gêner pour travailler.
A
bientôt,
t. à t.
Vincent
Arles, date probable, 14 Mars 1888
Lettre de Vincent Van Gogh à son frére
Théo
Ref: Lettre 469 - de Vincent à Théo

| Vincent Van Gogh |
Le
pont de l'Anglois en Arles avec les lavandières |
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Langlois
Bridge at Arles with Women Washing |
| F |
Arles -
Avril 1888 |
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