Van Gogh - Les lunettes roses du général Boulanger
Mon cher Théo,
Voici un petit mot pour Bernard et pour Lautrec, auxquels j'avais
formellement promis d'écrire. Je te l'envoie pour que tu le leur donnes
à l'occasion, cela ne presse pas le moins du monde, et cela sera pour
toi une raison de voir ce qu'ils font et d'entendre ce qu'ils disent,
si tu veux.
Mais qu'est-ce que fait Tersteeg ? rien ? Si tu n'as pas de réponse, si
j'étais de toi je lui écrirais un mot très court et très calme, mais
exprimant que tu es stupéfait de ce qu'il ne t'ait pas répondu. (1)
Je ne crois pas qu'il faille insister par une nouvelle lettre,
expliquant encore une fois la chose. Il faut être prudent avec lui,
mais ce qu'il faut éviter c'est de se laisser traiter comme si l'on
était mort ou hors la loi. Suffit.
Espérons que dans l'intervalle tu aies reçu sa réponse.
J'ai reçu un mot de Gauguin,
qui se plaint du mauvais temps, qui souffre toujours et qui dit que
rien ne l'agace plus que le manque d'argent parmi la variété des
contrariétés humaines et pourtant il se sent condamné à la dèche à
perpétuité.
Ces derniers jours vent et pluie, j'ai travaillé chez moi à l'étude
dont j'ai fait un croquis dans la lettre de Bernard. Je voulais arriver
à y mettre des couleurs comme dans les vitraux et un dessin à lignes
fermes.
Suis en train de lire Pierre et Jean, de Guy de Maupassant, c'est beau.
As-tu lu la préface, expliquant la liberté qu'a l'artiste d'exagérer,
de créer une nature plus belle, plus simple, plus consolante dans un
roman, puis expliquant ce que voulait peut-être bien dire le mot de
Flaubert: le talent est une longue patience, et l'originalité
un effort de volonté et d'observation intense ?
Il y a ici un portique gothique, que je commence à trouver admirable,
le portique de St.-Trophime.
Mais c'est si cruel, si
monstrueux, comme un cauchemar chinois, que même ce beau monument d'un
si grand style me semble d'un autre monde, auquel je suis aussi bien
aise de ne pas appartenir qu'au monde glorieux du Romain Néron.
Faut-il dire la vérité, et y ajouter que les zouaves, les bordels, les
adorables petites Arlésiennes qui s'en vont faire leur première
communion, le prêtre en surplis qui ressemble à un rhinocéros
dangereux, les buveurs d'absinthe, me paraissent aussi des êtres d'un
autre monde ?
C'est pas pour dire que je me sentirais chez moi dans un monde
artistique, mais c'est pour dire que j'aime mieux me blaguer que de me
sentir seul. Et il me semble que je me sentirais triste, si je ne
prenais pas toutes choses par le côté blague.
Tu as encore eu de la neige
en abondance à Paris, à ce que nous raconte notre ami L'lntransigeant.
Ce n'est pourtant pas mal trouvé qu'un journaliste conseille au général
Boulanger de se servir désormais pour donner le change à la police
secrète, de lunettes roses, qui selon lui iraient mieux avec la barbe
du général. Peut-être, cela influencerait-il d'une façon favorable,
déjà tant désirée depuis si longtemps, le commerce des tableaux.
Nous allons néanmoins un peu voir ce qu'il y a dans ce fameux monsieur
Tersteeg. Faut qu'il se prononce vraiment, dans l'intérêt des copains
nous sommes à ce qu'il me semble un peu obligés de ne pas permettre que
l'on nous considère comme des morts. Il ne s'agit pas de nous, mais il
s'agit de l'affaire des impressionnistes en général, donc ayant été
interpellé par nous, il nous faut sa réponse.
Tu sentiras comme moi que
nous ne pouvons pas avancer sans être catégoriquement renseignés sur
ses intentions.
Si nous tenons comme désirable la création d'une exposition permanente
des impressionnistes à Londres et à Marseille, il va sans dire que nous
chercherons à les établir.
Reste donc de savoir: Tersteeg en sera-t-il ? si ou non ?
Et sinon quelles sont ses intentions offensives, existent-elles oui ou
pas ?
Et a-t-il calculé comme nous
l'effet produit de baisse sur les tableaux de grand prix actuellement,
baisse qui, il me semble, se produira probablement dès que les
impressionnistes auront la hausse. Remarquez que les vendeurs de
tableaux chers s'abîment eux-mêmes en s'opposant pour des raisons
politiques à l'avènement d'une école, qui depuis des années a montré
une énergie et une persévérance dignes de Millet, Daubigny et d'autres.
Mais fais-moi savoir si Tersteeg t'a écrit, et ce qu'il pourrait
t'avoir dit. Je ne ferai rien là-dedans sans toi.
Bonne chance et poignée de main,
t. à t.
Vincent.
Ci-inclus avec les autres lettres celle de Gauguin, pour que tu les
lises.
(1) Je dis personnellement parce que quand bien même qu'il ne me répond
pas à moi - à toi - il doit répondre, et tu dois insister pour avoir
une réponse, sans cela tu y perdrais de ton aplomb, et au contraire
l'occasion est excellente pour en prendre.
Arles, date probable, 18 mars 1888
Lettre de Vincent Van Gogh à son frére
Théo
Ref: Lettre 470 - de Vincent à Théo

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Le
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Septembre 1888 |
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