Van Gogh - le souteneur
Mon cher
Théo
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Cela me fait plaisir que notre frère Cor soit devenu plus
gros
et plus fort que nous autres. Et il doit être stupide s'il ne
se
marie pas, car il n'a que ça et ses bras. Avec ça
et ses
bras ou ses bras et ça et ce qu'il sait des machines, moi
pour
un voudrais être à sa place, si j'avais des
désirs
quelconques d'être quelqu'un.
En attendant je suis dans ma peau, et ma peau dans l'engrenage des
Beaux-Arts comme le grain entre les meules.
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Je vais aujourd'hui probablement commencer l'intérieur du
café où je loge, le soir au gaz. C'est ce qu'on
appelle
ici un "café de nuit"; ils sont assez fréquents
ici qui
restent ouverts toute la nuit. Les "rôdeurs de nuit" peuvent
y
trouver un asile donc, lorsqu'ils n'ont pas de quoi se payer un
logement ou qu'ils sont trop saouls pour y être admis.
Toutes ces choses, famille, patrie, sont peut-être plus
charmantes dans l'imagination de tels que nous, qui nous passons
passablement bien de patrie ainsi que de famille, que dans aucune
réalité. Il me semble toujours être un
voyageur qui
va quelque part et à une destination. Si je me dis, le
quelque
part, la destination n'existent point. Cela me semble bien
raisonné et véridique.
Le souteneur du bordel, lorsqu'il fout quelqu'un à la porte,
en
a une pareille de logique, raisonne bien aussi et a toujours raison je
le sais. Aussi à la fin de la carrière j'aurai
tort. Que
soit. Je trouverai alors que non seulement les Beaux-Arts, mais le
reste aussi n'étaient que des rêves, que
soi-même on
n'était rien du tout.
Si nous sommes si légers que ça, tant mieux pour
nous,
rien ne s'opposant alors à la possibilité
illimitée d'existence future.
D'où vient que dans le cas présent la mort de
notre
oncle, le visage du mort était calme, serein et grave.
Lorsque
c'est un fait que vivant il n'était guère ainsi,
ni
étant jeune ni vieux. Si souvent j'ai constaté un
effet
comme cela en regardant un mort comme pour l'interroger. Et cela est
pour moi une preuve, non la plus sérieuse, d'une existence
d'outre-tombe.
Un enfant dans le berceau également, si on le regarde
à
son aise, a l'infini dans les yeux. En somme je n'en sais rien, mais
justement ce sentiment de ne pas savoir, rend la vie réelle
que
nous vivons actuellement, comparable à un simple trajet en
chemin de fer. On marche, vit, ne distingue aucun objet de
très
près, et surtout on ne voit pas la locomotive.
Il est assez curieux que notre oncle comme notre père
croyaient
à la vie future. Sans parler de notre père, j'ai
plusieurs fois entendu l'oncle raisonner là-dessus. Ah! Par
exemple, ils étaient plus sûrs que nous, et
affirmaient,
se fâchant si on osait approfondir.La vie future des artistes
par leurs oeuvres, je n'en vois pas
grand'chose. Oui les artistes se continuent en se passant le flambeau,
Delacroix aux impressionnistes, etc. Mais est-ce là tout?
Si une bonne vieille mère de famille à
idées
passablement bornées et martyrisées dans le
système chrétien, était immortelle
ainsi qu'elle
le croit, et cela sérieusement et moi pour un n'y contredis
point, pourquoi un cheval de fiacre poitrinaire ou nerveux comme
Delacroix et Goncourt, aux idées larges, cependant le
seraient-ils moins?
Vu qu'il paraît que juste, les gens les plus vides sentent
naître cette indéfinissable espérance.
Suffit, à quoi bon s'en préoccuper. Mais en
vivant en
pleine civilisation, en plein Paris et plein Beaux-Arts, pourquoi ne
garderait-on pas ce moi de vieille femme, si les femmes
elles-mêmes sans leur croyance de "ça y est"
instinctif,
ne trouveraient pas la force de créer et d'agir?
Alors les médecins nous diront que non seulement
Moïse,
Mahomet, le Christ, Luther, Bunyan et autres, étaient fous,
mais
également Frans Hals, Rembrandt, Delacroix et autres
étaient fous, mais également toutes les vieilles
bonnes
femmes bornées comme notre mère.
Ah, c'est grave cela. On pourrait demander à ces
médecins : où alors seraient les gens
raisonnables?
Sont-ce les souteneurs de bordel, ayant toujours raison? Il est
probable. Alors que choisir? Heureusement qu'il n'y a pas à
choisir.
t. à t.
Vincent
Arles, date probable, 06 Aout 1888
Lettre de Vincent Van Gogh à son frére
Théo
Ref: Lettre 518 - de Vincent à Théo

| Vincent Van Gogh |
Terrasse
du café le soir, place du forum, Arles |
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Cafe
Terrace on the Place du Forum at night, Arles |
| F 467 |
Arles -
Septembre 1888 |
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