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Les lettres de
Vincent Van Gogh

Gauguin le petit caporal





Tableau de Van Gogh: portrait du docteur Rey, Arles janvier 1889 - Lettre 571 de Vincent Van Gogh à son frère Théo - Arles 17 janvier 1889Mon cher Théo,


Merci pour ta lettre et aussi pour le billet de cinquante francs qui s’y trouvait. Répondre à toutes les questions le peux-tu toi-même dans ce moment, je ne m’en sens pas capable. Je veux bien, réflexion faite, chercher une solution mais il faut que je relise encore la lettre.

Mais, avant de discuter ce que je dépenserais ou ne dépenserais pas pendant toute une année, cela nous mettrait peut-être sur une voie de revoir un peu rien que le mois actuel courant. Dans tous les cas, cela a été lamentable tout à fait, et certes je me compterais heureux, si enfin tu eusses un peu l’attention sérieuse pour ce qui en est et en a été si longtemps. Mais, que veux-tu, c’est malheureusement compliqué de plusieurs façons, mes tableaux sont sans valeur, ils me coûtent, il est vrai, des dépenses extraordinaires, même en sang et cervelle peut-être parfois. Je n’insiste pas, et que veux-tu que je t’en dise ?

Revenons toujours au mois actuel et ne parlons que de l’argent. Le 23 décembre, il y avait encore en caisse 1 louis et 3 sous. Ce même jour, j’ai reçu de toi le billet de 100 francs.

Voici les dépenses :

  • Donné à Roulin pour payer à la femme de ménage son mois de décembre : 20 francs ;
    ainsi que la première quinzaine de janvier : 10 francs...........................fr. 30
  • Payé à l’hôpital......................................................................................................................fr. 21
  • Payé aux infirmiers qui m’avaient pansé............................................................fr. 10
  • En revenant ici payé une table, un réchaud à gaz, etc. qui m’avaient été prêtés et que j’ai pris alors à mon compte.......................................................fr. 20
  • Payé pour faire blanchir toute la literie, le linge ensanglanté..........12,50
  • Divers achats comme une douzaine de brosses, un chapeau, etc. etc. mettons........................................................................................................................................fr. 10
  • Total....................................................................................................................................fr. 103,50

Nous sommes ainsi déjà arrivé le jour ou le lendemain de ma sortie de l’hôpital à un déboursement forcé de ma part de fr. 103,50 ce à quoi il faut encore ajouter qu’alors le premier jour j’ai été dîner avec Roulin au restaurant joyeusement, tout à fait rassuré et ne redoutant pas une nouvelle angoisse.

Painting of Vincent Van Gogh; Portrait of Doctor Felix Rey. Arles, January 1889. Letter 571 from Vincent Van Gogh to ThéoEnfin, le résultat de tout cela fut que vers le 8 j’étais à sec. Mais un ou deux jours après j’ai emprunté 5 francs. Nous en étions à peine au 10. J’espérais vers le 10 une lettre de toi, or, cette lettre n’arrivant qu’aujourd’hui 17 janvier, l’intervalle a été un jeûne des plus rigoureux, à plus forte raison douloureux que mon rétablissement ne pouvait se faire dans ces conditions-là.

J’ai néanmoins repris le travail, et j’ai déjà 3 études faites à l’atelier, plus le portrait de M. Rey que je lui ai donné en souvenir. Il n’y a donc pas cette fois non plus encore aucun mal plus grave qu’un peu plus de souffrance et d’angoisse relative. Et je conserve tout bon espoir. Mais je me sens faible et un peu inquiet et craintif. Ce qui se passera j’espère en reprenant mes forces.

Rey m’a dit qu’il suffisait d’être très impressionnable pour avoir eu ce que j’avais eu quant à la crise, et que actuellement je n’étais qu’anémique mais que réellement je devais me nourrir. Mais moi j’ai pris la liberté de dire à M. Rey que si actuellement pour moi la première question avait été de reprendre mes forces, si par un grand hasard ou malentendu justement il m’était encore arrivé un jeûne rigoureux d’une semaine, si dans de pareilles circonstances il aurait déjà vu beaucoup de fous passablement tranquilles et capables de travailler et sinon qu’il daignerait alors s’en souvenir à l’occasion que provisoirement moi je ne suis pas encore fou.

Painting of Vincent Van Gogh; Portrait of Doctor Felix Rey. Arles, January 1889. Letter 571 from Vincent Van Gogh to ThéoMaintenant, dans ces payements faits, considérant que toute la maison était dérangée par cette aventure, et tout le linge et mes habits souillés, y a-t-il dans ces dépenses rien d’indu, d’extravagant, ou d’exagéré ? Si, aussitôt en rentrant, j’ai payé ce qui était dû à des gens à peu près aussi pauvres que moi-même, y a-t-il erreur de ma part ou ai-je pu économiser davantage ?

Maintenant, aujourd’hui le 17, je reçois 50 francs enfin.

  • Là-dessus, je paye d’abord les 5 francs empruntés au cafetier, plus 10 consommations prises dans le courant de cette dernière semaine à crédit, ce qui fait...........................................................................................................fr. 7,50
  • Je dois payer encore du linge rapporté de l’hôpital, et puis de cette semaine écoulée, et réparation de souliers et d’un pantalon, certes ensemble quelque chose comme.............................................................................fr. 5
  • Bois et charbon encore à payer de décembre et à reprendre, pas moins de..................................................................................................................................................fr. 5
  • Femme de ménage 2° quinzaine de janvier....................................................fr. 10
  • Total....................................................................................................................................fr. 27,50

Net, il me restera demain matin lorsque j’aurai soldé ce montant : fr. 26,50
Nous sommes le 17, il reste 13 jours à faire. Demande combien pourrai-je dépenser par jour ? Il y a ensuite à ajouter que tu as envoyé 30 francs à Roulin sur lesquels il a payé les 21,50 de loyer de décembre. Voilà, mon cher frère, le compte du mois actuel. Il n’est pas fini.

Painting of Vincent Van Gogh; Portrait of Doctor Felix Rey. Arles, January 1889. Letter 571 from Vincent Van Gogh to ThéoNous abordons maintenant des dépenses qui ont été occasionnés par un télégramme de Gauguin, que je lui ai déjà assez formellement reproché d’avoir dépêché. Les dépenses ainsi faites de travers sont-elles inférieures à 200 francs ? Gauguin lui-même prétend-il qu’il a fait là des manœuvres magistrales ? Ecoutez, je n’insiste pas davantage sur l’absurdité de cette démarche, supposons que moi j’étais tout ce qu’on voudra d’égaré, pourquoi alors l’illustre copain n’était-il pas plus calme ? Je n’insisterai pas davantage sur ce point.

Je ne saurais assez te louer d’avoir payé Gauguin d’une telle façon qu’il ne saurait que se louer des rapports qu’il a eus avec nous. Cela voilà encore malencontreusement une dépense peut-être plus forte que de juste, mais enfin là, j’entrevois une espérance. Ne doit-il pas lui, ou au moins ne devrait-il pas un peu commencer à voir que nous n’étions pas ses exploiteurs, mais qu’au contraire, on y tenait de lui sauvegarder l’existence, la possibilité de travail et… et… l’honnêteté ?

Si cela est au-dessous des prospectus grandioses d’associations d’artistes qu’il a proposés et auxquels il tient toujours en façon que tu sais, si cela est au-dessous de ses autres châteaux en Espagne ; pourquoi alors ne pas le considérer comme irresponsable des douleurs et dégâts qu’inconsciemment tant à toi qu’à moi il aurait pu dans son aveuglement nous causer ? Si actuellement encore cette thèse-là te paraîtrait trop hardie, je n’insiste pas, mais attendons.

Painting of Vincent Van Gogh; Portrait of Doctor Felix Rey. Arles, January 1889. Letter 571 from Vincent Van Gogh to ThéoIl y a eu des antécédents dans ce qu’il appelle «la banque de Paris» et se croit malin là-dedans. Peut-être de ce côté-là toi et moi sommes décidément peu curieux. Quand même ceci se trouve pas tout à fait en désaccord avec certains passages de notre correspondance antérieure.

Si Gauguin était à Paris pour un peu bien s’étudier, ou se faire étudier par un médecin spécialiste, ma foi, je ne sais trop ce qui en résulterait. Je lui ai vu faire, à diverses reprises, des choses que toi ou moi ne nous permettrions pas de faire, ayant des consciences autrement sentant, j’ai entendu deux ou trois choses qu’on disait de lui dans ce même genre, mais moi qui l’ai vu de très très près, je le crois entraîné par l’imagination, par de l’orgueil peut-être, mais assez irresponsable.

Painting of Vincent Van Gogh; Portrait of Doctor Felix Rey. Arles, January 1889. Letter 571 from Vincent Van Gogh to ThéoCette conclusion-là n’implique pas que je te recommande beaucoup de l’écouter en toute circonstance. Mais, dans l’occasion du règlement de son compte, je vois que tu as agi avec une conscience supérieure, et alors je crois que nous n’avons rien à craindre d’être induits dans des erreurs de «banque de Paris» par lui. Mais lui, …ma foi, qu’il fasse tout ce qu’il veuille, qu’il ait ses indépendances (de quelle façon considère-t-il son caractère indépendant ?), ses opinions, et qu’il aille son chemin du moment qu’il lui semble qu’il le sache mieux que nous.

Je trouve assez étrange qu’il me réclame un tableau de tournesols en m’offrant en échange je suppose ou comme cadeau, quelques études qu’il a laissées ici. Je lui renverrai ses études, qui probablement, auront pour lui des utilités qu’elles n’auraient aucunement pour moi. Mais pour le moment je garde mes toiles ici et catégoriquement je garde moi mes tournesols en question. Il en a déjà deux, que cela lui suffise.

Et s’il n’est pas content de l’échange fait avec moi, il peut reprendre sa petite toile de la Martinique et son portrait qu’il m’a renvoyé de Bretagne, en me rendant de son côté et mon portrait et mes deux toiles de tournesols qu’il a prises à Paris. Si donc jamais il réabordera ce sujet ce que je dis est assez clair.

Painting of Vincent Van Gogh; Portrait of Doctor Felix Rey. Arles, January 1889. Letter 571 from Vincent Van Gogh to ThéoComment Gauguin peut-il prétendre avoir craint de me déranger par sa présence, alors qu’il saurait difficilement nier qu’il a su que continuellement je l’ai demandé et qu’on le lui a dit et redit que j’insistais à le voir à l’instant. Justement pour lui dire de garder cela pour lui et pour moi, sans te déranger toi. Il n’a pas voulu écouter.

Cela me fatigue de récapituler tout cela et de calculer et recalculer des choses de ce genre. J’ai essayé dans cette lettre de te montrer la différence qu’il y existe entre mes dépenses nettes et venant directement de moi, et celles dont je suis moins responsable. J’ai été désolé de ce que juste à ce moment tu eusses ces dépenses, qui ne profitaient à personne.

Que sera la suite, je verrai au fur et à mesure que je reprendrai mes forces si ma position est tenable. Je redoute tant un changement ou déménagement justement à cause de nouveaux frais. Jamais je peux depuis assez longtemps tout à fait reprendre haleine. Je ne lâche pas le travail parce que par moments il marche, et je crois avec patience justement arriver à ce résultat de pouvoir recouvrer par des tableaux faits, les dépenses antérieures.
..................................................................

Painting of Vincent Van Gogh; Portrait of Doctor Felix Rey. Arles, January 1889. Letter 571 from Vincent Van Gogh to ThéoQuelque longue que soit maintenant cette lettre, dans laquelle j’ai cherché à analyser le mois, et dans laquelle je me plains un peu de l’étrange phénomène que Gauguin ait préféré ne pas me reparler, tout en s’éclipsant, il me reste à y ajouter quelques mots d’appréciation.

Ce qu’il y a de bon, c’est qu’il sait à merveille diriger la dépense de jour en jour. Alors que moi je suis souvent absent, préoccupé d’arriver à bonne fin, lui a davantage que moi pour l’argent l’équilibre de la journée même. Mais son faible est que par une ruade et des écarts de bête, il dérange tout ce qu’il rangeait. Or reste-t-on à son poste une fois qu’on l’a pris ou le déserte-t-on ?

Je ne juge personne là-dedans, espérant moi-même ne pas être condamné dans des cas où les forces me manqueraient, mais si Gauguin a tant de vertu réelle et tant de capacités de bienfaisance, comment va-t-il s’employer ? Moi j’ai cessé de pouvoir suivre ses actes, et je m’arrête silencieusement avec un point d’interrogation cependant.

Painting of Vincent Van Gogh; Portrait of Doctor Felix Rey. Arles, January 1889. Letter 571 from Vincent Van Gogh to ThéoLui et moi avons de temps à autre échangé nos idées sur l’art français, sur l’impressionnisme… Il me semble à moi maintenant impossible, au moins assez improbable, que l’impressionnisme s’organisme et se calme. Pourquoi n’adviendrait-il pas ce qui est arrivé en  Angleterre lors des Préraphaélites ? La société est dissoute.

Je prends peut-être toutes ces choses trop à cœur et j’en ai peut-être trop de tristesse. Gauguin a-t-il jamais lu Tartarin sur les Alpes, et se souvient-il de l’illustre copain tarasconnais de Tartarin, qui avait une telle imagination qu’il avait du coup imaginé toute une Suisse imaginaire ? Se souvient-il du nœud dans une corde retrouvée en haut des Alpes après la chute ? Et toi qui désires savoir comment étaient les choses, as-tu déjà lu le Tartarin tout entier ? Cela t’apprendrait passablement à reconnaître Gauguin. C’est très sérieusement que je t’engage à revoir ce passage dans le livre de Daudet.

As-tu lors de ton voyage ici pu remarquer l’étude que j’ai peinte de la diligence de Tarascon, laquelle comme tu sais est mentionnée dans "Tartarin chasseur de lions". Et puis te rappelles-tu Bompard dans "Numa Roumestan" et son heureuse imagination ? Voilà ce qui en est, quoique d’un autre genre, Gauguin a une belle et franche et absolument complète imagination du Midi, avec cette imagination-là, il va agir dans le Nord ! ma foi on en verra peut-être encore de drôles !

Et disséquant maintenant en toute hardiesse, rien ne nous empêche de voir en lui le petit tigre bonaparte de l’impressionnisme en tant que… je ne sais trop comment dire cela, son éclipse mettons d’Arles soit comparable ou parallèle au retour d’Egypte du petit caporal sus-mentionné, lequel aussi s’est après rendu à Paris, et qui toujours abandonnait les armées dans la dèche.

Painting of Vincent Van Gogh; Portrait of Doctor Felix Rey. Arles, January 1889. Letter 571 from Vincent Van Gogh to ThéoHeureusement Gauguin, moi et autres peintres ne sommes pas encore armés de mitrailleuses et autres très nuisibles engins de guerre. Moi pour un suis bien décidé à ne rester armé que de ma brosse et de ma plume. A grands cris, Gauguin m’a néanmoins réclamé dans sa dernière lettre «ses masques et gants d’armes», cachés dans le petit cabinet de ma petite maison jaune. Je m’empresserai de lui faire parvenir par colis postal ces enfantillages-là. Espérant que jamais il ne se servira de choses plus graves.

Il est physiquement plus fort que nous, ses passions aussi doivent être bien plus fortes que les nôtres. Puis, il est père d’enfants, puis il a sa femme et ses enfants dans le Danemark, et il veut simultanément aller tout à l’autre bout du globe, à la Martinique. C’est effroyable tout le vice-versa de désirs et de besoins incompatibles que cela doit lui occasionner. Je lui avais osé assurer, que s’il se fût tenu tranquille avec nous autres, travaillant ici à Arles sans perdre de l’argent, en gagnant puisque tu t’occupais de ses tableaux, sa femme lui aurait certes écrit et aurait approuvé sa tranquillité.

Il y a même encore plus, il y a qu’il a été souffrant et malade gravement, et qu’il s’agissait de trouver et le mal et le remède. Or ici ses douleurs avaient déjà cessé.

Painting of Vincent Van Gogh; Portrait of Doctor Felix Rey. Arles, January 1889. Letter 571 from Vincent Van Gogh to ThéoSuffit pour aujourd’hui. As-tu l’adresse de Laval l’ami de Gauguin ? Tu peux dire à Laval que je suis très étonné que son ami Gauguin n’ait pas emporté pour le lui remettre un portrait de moi, que je lui destinais. Je te l’enverrai maintenant à toi, et tu pourras le lui faire avoir. J’en ai un autre nouveau pour toi aussi.

Merci encore de ta lettre, je t’en prie tâche de songer que ce serait réellement impossible de vivre 13 jours des fr. 23,50 qui vont me rester ; avec 20 francs que tu enverrais semaine prochaine je chercherai à parvenir.

Avec une poignée de main
Tout à toi

Vincent


Arles,  17 janvier 1889
Lettre de Vincent Van Gogh à son frère Théo
Ref: Lettre 571 - de Vincent à Théo




Picture of Vincent Van Gogh; The Trinquetaille Bridge. Arles, october 1888. Letter 465 from Vincent Van Gogh to Théo





Vincent Van Gogh Portrait du docteur Rey
Portrait of Doctor Felix Rey
F 500 Arles - janvier 1889




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