Vincent Van Gogh - Les élections
Mon cher Theo,
Tout en n'ayant rien de bien imprévu à te raconter,
j'y tiens néanmoins à te faire savoir que lundi passé j'ai revu l'ami
Roulin. Il y avait d'ailleurs un peu de quoi, la France tout entière
ayant frémi.
Certes à nos yeux à nous l'élection et ses résultats et
ses représentants ne sont que symboles. Mais ce qui est une fois de
plus prouvé c'est que les ambitions et gloires mondaines s'en vont,
mais que, jusqu'à présent, le battement du coeur humain demeure le
même, et en rapport autant avec le passé de nos pères enterrés, qu'avec
la génération à venir.
J'ai eu ce matin une bien
amicale lettre de
Gauguin, à laquelle sans tarder j'ai répondu. Lorsque Roulin est venu
j'avais juste fini la répétition de mes tournesols, et je lui ai montré
les deux exemplaires de la berceuse entre ces quatre bouquets-là...
Roulin te donne bien le bonjour. Il avait assisté dimanche à Marseille
à
la manifestation de la foule à l'heure où le résultat des élections
était télégraphié de Paris. Marseille comme Paris a été ému jusqu'au
fond des fonds des entrailles du peuple tout entier et taciturne.
Eh
bien! qui est-ce qui osera maintenant commander feu à n'importe quel
canon, mitrailleuse ou fusil Lebel, alors que tant de coeurs sont tout
donnés d'avance pour servir de bouchons aux canons? D'autant plus que
certes les victorieux politiques de ce grand jour d'aujourd'hui,
Rochefort et Boulanger, d'un commun accord ambitionneront plutôt le
cimetière que n'importe quel trône.
Enfin telle était notre
conception
de l'événement, non seulement de Roulin et de moi, mais de bien
d'autres. Nous étions bien émus quand même. Roulin me disait qu'il
avait presque pleuré en voyant cette foule marseillaise silencieuse, et
qu'il n'était revenu à soi que lorsqu'en se retournant il voyait
derrière lui de très, très vieux amis, qui hésitaient à le reconnaître
par un grand hasard.
Alors ils ont été souper ensemble jusqu'à tard
dans la nuit.Tout en étant très fatigué il n'avait pas pu résister au
désir de venir à Arles pour revoir sa famille, et tombant presque de
sommeil et tout pâle il est venu nous serrer la main.
Je pouvais
justement lui montrer les deux exemplaires du portrait de sa femme, ce
qui lui faisait plaisir. A ce qu'on me raconte je me porte très
visiblement mieux; intérieurement j'ai le coeur un peu trop plein de
tant d'émotions et espérances diverses, car cela m'étonne de
guérir.Tout le monde ici est bon pour moi dans les voisins, etc., bon
et prévenant comme dans une patrie.
Je sais déjà que plusieurs personnes
d'ici me demanderaient des portraits s'ils osaient les demander.
Roulin, tout pauvre diable et petit employé qu'il est, étant très très
estimé ici, on a su que j'avais fait toute sa famille.
Mon cher frère,
dans la suite, nous pourrons certes encore tomber dans la souffrance,
dans les erreurs, dans le malheur, je ne dis pas non. Mais nous aurons
toujours travaillé dans ce 89-ci avec les Français que nous aimons
tant, comme, de leur côté aussi, ils nous font sentir la
patrie. Or
cela, c’est toujours cela de vécu.
Ne parle pas à ta fiancée de
cette
affaire entre nous. Laisse moi, ainsi que je l’ai demandé, travailler
jusqu’au dernier mars. Et d’ici là j’aurai fait quelques toiles
d’impressionnistes, allez.
J'ai mis aujourd'hui une 3éme berceuse en
train. Je sais bien que ce n'est ni dessiné ni peint aussi correctement
que du Bouguereau, ce que je regrette presque, ayant le désir d'être
correct sérieusement. Mais cela n'étant donc fatalement ni du Cabanel,
ni du Bouguereau j'espère pourtant que cela soit Français.
Il a fait
aujourd'hui un temps magnifique sans vent, et j'ai tellement le désir
de travailler que j'en suis épaté, n'y ayant plus compté.
Je terminerai
cette lettre comme celle à Gauguin, en te disant que certes il y a
encore des signes de la surexcitation précédente dans mes paroles, mais
que cela n'a rien d'étonnant puisque dans ce bon pays tarasconnais tout
le monde est un peu toqué.
Bonne poignée de main aussi à De Haan et
Isaäcson, j'attendrai ta lettre le plus tôt possible après le 1er
février,
t à t,
Vincent
Arles, 30 janvier
1889
Lettre de Vincent Van Gogh à son frère
Théo
Ref: Lettre 575 - de Vincent à Théo

| Vincent Van Gogh |
La
chambre à coucher ( seconde version ) |
|
Vincent's
Bedroom in Arles ( Second Version ) |
| F 483 |
Saint
Rémy de Provence - Septembre 1889 |
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