Vincent Van Gogh - Le prisonnier
Mon cher frère,
Il
m'a semblé voir dans ta bonne lettre tant d'angoisse fraternelle
contenue, qu'il me semble de mon devoir de rompre mon silence.
Je
t'écris en pleine possession de ma présence d'esprit et non pas comme
un fou, mais en frère que tu connais.
Voici la vérité. Un certain
nombre de gens d'ici ont adressé au maire (je crois qu'il se nomme Mr.
Tardieu) une adresse (il y avait plus de 80 signatures) me désignant
comme un homme pas digne de vivre en liberté, ou quelque chose comme
cela. Le commissaire de police ou le commissaire central a alors donné
l'ordre de m'interner de nouveau. Toutefois est-il que me voici de
longs jours enfermé sous clefs et verrous et gardiens au cabanon, sans
que ma culpabilité soit prouvée ou même prouvable.
Va sans dire que
dans le for intérieur de mon âme j'ai beaucoup à redire à tout cela. Va
sans dire que je ne saurais me fâcher, et que m'excuser me semblerait
m'accuser dans un cas pareil.
Seulement pour t'avertir pour
me délivrer
d'abord, je ne le demande pas, étant persuadé que toute cette
accusation sera réduite à néant. Seulement dis-je, pour me délivrer, tu
le trouverais difficile. Si je ne retenais pas mon indignation, je
serais immédiatement jugé fou dangereux. En patientant espérons,
d'ailleurs, les fortes émotions ne pourraient qu'aggraver mon état.
C'est pourquoi je t'engage par la présente à les laisser faire sans
t'en mêler. Tiens-toi pour averti que ce serait peut-être compliquer et
embrouiller la chose. A plus forte raison puisque tu comprendras que
moi, tout en étant absolument calme au moment donné, puis facilement
retomber dans un état de surexcitation par de nouvelles émotions
morales.
Ainsi tu conçois combien cela m'a été un coup de massue en
pleine poitrine, quand j'ai vu qu'il y avait tant de gens ici qui
étaient lâches assez de se mettre en nombre contre un seul et celui-là
malade.
Bon voilà pour ta gouverne,
en tant que quant à ce qui concerne
mon état moral je suis fortement ébranlé, mais je retrouve quand même
un certain calme pour ne pas me fâcher. D'ailleurs, l'humilité me
convient après l'expérience d'attaques répétées. Je prends donc
patience. Le principal, je ne saurais trop te le dire, est que tu
gardes ton calme aussi et que rien ne te dérange dans les affaires.
Après ton mariage, nous pourrons nous occuper de mettre tout cela au
clair, et en attendant ma foi laisse-moi ici tranquillement.
Je suis
persuadé que Mr. le maire ainsi que le commissaire sont plutôt des amis
et qu'ils feront tout leur possible d'arranger tout cela. Ici, sauf la
liberté, sauf bien des choses que je désirerais autrement, je ne suis
pas trop mal. Je leur ai d'ailleurs dit que nous n'étions pas à même de
subir des frais. Je ne peux pas déménager sans frais, or voilà 3 mois
que je ne travaille pas et remarquez que j'aurais pu travailler, s'ils
ne m'avaient pas exaspéré et gêné.
Comment vont la mère et la
soeur ?
N'ayant rien d'autre pour me distraire - on me défend même de fumer -
ce qui est pourtant permis aux autres malades, n'ayant rien d'autre à
faire, je pense à tous ceux que je connais tout le long du jour et de
la nuit. Quelle misère et tout cela pour ainsi dire, pour rien. Je ne
te
cache pas que j'aurais préféré crever que de causer et de subir tant
d'embarras. Que veux-tu, souffrir sans se plaindre est l'unique leçon
qu'il s'agit d'apprendre dans cette vie.
Maintenant, dans tout cela, si
je dois reprendre ma tâche de faire de la peinture, j'ai naturellement
besoin de mon atelier, du mobilier, que certes nous n'avons pas de quoi
renouveler en cas de perte. Etre de nouveau réduit à vivre à l'hôtel,
tu sais que mon travail ne le permet pas, il faut que j'aie mon
pied-à-terre fixe.
Si ces bonshommes d'ici protestent contre moi, moi
je proteste contre eux, et ils n'ont qu'à me fournir dommages et
intérêts à l'amiable, enfin ils n'ont qu'à me rendre ce que je perdrais
par leur faute et ignorance. Si mettons je deviendrais aliéné pour de
bon, certes je ne dis pas que ce soit impossible, il faudrait dans tous
les cas me traiter autrement, me rendre l'air, mon travail, etc. Alors
ma foi je me résignerais.
Mais nous n'en sommes même
pas là et si
j'eusse eu ma tranquillité, depuis longtemps je serais remis. Ils me
chicanent sur ce que j'ai fumé et bu, bon mais que veux-tu, avec toute
leur sobriété, ils ne me font en somme que de nouvelles misères.
Mon
cher frère, le mieux reste peut-être de blaguer nos petites misères et
aussi un peu les grandes de la vie humaine. Prends-en ton parti d'homme
et marche bien droit à ton but.
Nous autres artistes dans la société
actuelle ne sommes que la cruche cassée. Que je voudrais pouvoir
t'envoyer mes toiles, mais tout est sous clefs, verrous, police et
garde-fous. Ne me délivre pas, cela s'arrangera tout seul, avertis
toutefois Signac qu'il ne s'en mêle pas, car il mettrait la main dans
un guêpier - sans que j'écrive de nouveau.
--------------------
Je lirai cette lettre telle
quelle à M. Rey, qui n'est pas responsable ayant lui-même été malade,
sans doute il t'écrira lui-même aussi.
Ma maison a été fermée par la
police. Si d'ici un mois cependant tu n'as pas de mes nouvelles
directes, alors agis, mais tant que je t'écris, attends.
J'ai vague
souvenance d'une lettre chargée de ta part pour laquelle on m'a fait
signer, mais que je n'ai pas voulu accepter, tant on faisait de
l'embarras pour la signature et de laquelle depuis je n'ai
plus eu
des nouvelles. Explique à Bernard que je n'ai pas pu lui répondre,
c'est toute une histoire pour écrire une lettre, il faut au moins
autant de formalités qu'en prison maintenant. Dis-lui de demander
conseil à Gauguin mais serre-lui bien la main pour moi.
--------------------
J'aurais
préféré ne pas encore t'écrire dans la crainte de te compromettre et te
déranger dans ce qui doit aller avant tout. Cela s'arrangera, c'est
trop idiot pour durer. J'avais espéré que M. Rey serait venu me voir,
afin de causer encore avec lui avant d'expédier cette lettre, mais
quoique j'aie fait dire que je l'attendais, personne n'est venu.
Je
t'engage encore une fois à être prudent. Tu sais ce que c'est d'aller
chez des autorités civiles se plaindre. Attends jusqu'à ton voyage en
Hollande au moins.
Je crains moi-même un peu que si je suis dehors en
liberté, je ne serais pas toujours maître de moi si j'étais provoqué ou
insulté, or de cela on pourrait se faire prévaloir. Le fait est là
qu'on a envoyé une adresse au maire. J'ai carrément répondu que j'étais
tout disposé à me ficher à l'eau par exemple, si cela pouvait une fois
pour toutes faire le bonheur de ces vertueux bonshommes, mais que dans
tous les cas, si en effet je m'étais fait une blessure à moi-même, je
n'en avais aucunement fait à ces gens-là, etc.
Courage donc, quoique le
coeur me défaille à des moments. Ta venue, ma foi, pour le moment elle
brusquerait les choses. Je déménagerai quand j'en verrai les moyens
naturellement. J'espère que celle-ci t'arrive en bon état.
Ne craignons
rien, je suis assez calme maintenant. Laissez les faire. Tu feras
peut-être bien d'écrire encore une fois, mais rien d'autre, pour le
moment.
Si je prends patience, cela ne saurait que me fortifier pour ne
plus être tant en danger de retomber dans une crise. Naturellement, moi
qui réellement ai fait de mon mieux pour être ami avec les gens, et qui
ne m'en doutais pas, cela m'a été d'un rude coup.
A bientôt, mon cher
frère, j'espère, ne t'inquiète pas. C'est une sorte de quarantaine
qu'on me fait passer peut-être, qu'en sais-je ?
Arles, 19 mars
1889
Lettre de Vincent Van Gogh à son frère
Théo
Ref: Lettre 579 - de Vincent à Théo

| Vincent Van Gogh |
La
ronde des prisonniers |
|
Prisoners
Exercising also known as Prisoners' Round |
| F 669 |
Saint
Rémy de Provence - Février 1890 |
|