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Vincent Van Gogh - Le prisonnier

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Les lettres de
Vincent Van Gogh

Le prisonnier





Letter 579 from Vincent Van Gogh to his brother Théo - Arles, 19 March 1889 - Picture of Vincent Van Gogh: Prisoners Exercising also known as Prisoners' Round, Saint Rémy de Provence, February 1890Mon cher frère,


Il m'a semblé voir dans ta bonne lettre tant d'angoisse fraternelle contenue, qu'il me semble de mon devoir de rompre mon silence.

Je t'écris en pleine possession de ma présence d'esprit et non pas comme un fou, mais en frère que tu connais.

Voici la vérité. Un certain nombre de gens d'ici ont adressé au maire (je crois qu'il se nomme Mr. Tardieu) une adresse (il y avait plus de 80 signatures) me désignant comme un homme pas digne de vivre en liberté, ou quelque chose comme cela. Le commissaire de police ou le commissaire central a alors donné l'ordre de m'interner de nouveau. Toutefois est-il que me voici de longs jours enfermé sous clefs et verrous et gardiens au cabanon, sans que ma culpabilité soit prouvée ou même prouvable.

Va sans dire que dans le for intérieur de mon âme j'ai beaucoup à redire à tout cela. Va sans dire que je ne saurais me fâcher, et que m'excuser me semblerait m'accuser dans un cas pareil.

Letter 579 from Vincent Van Gogh to his brother Théo - Arles, 19 March 1889 - Picture of Vincent Van Gogh: Prisoners Exercising also known as Prisoners' Round, Saint Rémy de Provence, February 1890Seulement pour t'avertir pour me délivrer d'abord, je ne le demande pas, étant persuadé que toute cette accusation sera réduite à néant. Seulement dis-je, pour me délivrer, tu le trouverais difficile. Si je ne retenais pas mon indignation, je serais immédiatement jugé fou dangereux. En patientant espérons, d'ailleurs, les fortes émotions ne pourraient qu'aggraver mon état.

C'est pourquoi je t'engage par la présente à les laisser faire sans t'en mêler. Tiens-toi pour averti que ce serait peut-être compliquer et embrouiller la chose. A plus forte raison puisque tu comprendras que moi, tout en étant absolument calme au moment donné, puis facilement retomber dans un état de surexcitation par de nouvelles émotions morales.

Ainsi tu conçois combien cela m'a été un coup de massue en pleine poitrine, quand j'ai vu qu'il y avait tant de gens ici qui étaient lâches assez de se mettre en nombre contre un seul et celui-là malade.

Lettre 579 de Vincent Van Gogh à son frère Théo - Arles le 19 mars 1889 - Tableau de Vincent Van Gogh: la ronde des prisonniers, Saint Rémy de Provence -  Février 1890Bon voilà pour ta gouverne, en tant que quant à ce qui concerne mon état moral je suis fortement ébranlé, mais je retrouve quand même un certain calme pour ne pas me fâcher. D'ailleurs, l'humilité me convient après l'expérience d'attaques répétées. Je prends donc patience. Le principal, je ne saurais trop te le dire, est que tu gardes ton calme aussi et que rien ne te dérange dans les affaires. Après ton mariage, nous pourrons nous occuper de mettre tout cela au clair, et en attendant ma foi laisse-moi ici tranquillement.

Je suis persuadé que Mr. le maire ainsi que le commissaire sont plutôt des amis et qu'ils feront tout leur possible d'arranger tout cela. Ici, sauf la liberté, sauf bien des choses que je désirerais autrement, je ne suis pas trop mal. Je leur ai d'ailleurs dit que nous n'étions pas à même de subir des frais. Je ne peux pas déménager sans frais, or voilà 3 mois que je ne travaille pas et remarquez que j'aurais pu travailler, s'ils ne m'avaient pas exaspéré et gêné.

Letter 579 from Vincent Van Gogh to his brother Théo - Arles, 19 March 1889 - Picture of Vincent Van Gogh: Prisoners Exercising also known as Prisoners' Round, Saint Rémy de Provence, February 1890Comment vont la mère et la soeur ? N'ayant rien d'autre pour me distraire - on me défend même de fumer - ce qui est pourtant permis aux autres malades, n'ayant rien d'autre à faire, je pense à tous ceux que je connais tout le long du jour et de la nuit. Quelle misère et tout cela pour ainsi dire, pour rien. Je ne te cache pas que j'aurais préféré crever que de causer et de subir tant d'embarras. Que veux-tu, souffrir sans se plaindre est l'unique leçon qu'il s'agit d'apprendre dans cette vie.

Maintenant, dans tout cela, si je dois reprendre ma tâche de faire de la peinture, j'ai naturellement besoin de mon atelier, du mobilier, que certes nous n'avons pas de quoi renouveler en cas de perte. Etre de nouveau réduit à vivre à l'hôtel, tu sais que mon travail ne le permet pas, il faut que j'aie mon pied-à-terre fixe.

Si ces bonshommes d'ici protestent contre moi, moi je proteste contre eux, et ils n'ont qu'à me fournir dommages et intérêts à l'amiable, enfin ils n'ont qu'à me rendre ce que je perdrais par leur faute et ignorance. Si mettons je deviendrais aliéné pour de bon, certes je ne dis pas que ce soit impossible, il faudrait dans tous les cas me traiter autrement, me rendre l'air, mon travail, etc. Alors ma foi je me résignerais.

Lettre 579 de Vincent Van Gogh à son frère Théo - Arles le 19 mars 1889 - Tableau de Vincent Van Gogh: la ronde des prisonniers, Saint Rémy de Provence -  Février 1890Mais nous n'en sommes même pas là et si j'eusse eu ma tranquillité, depuis longtemps je serais remis. Ils me chicanent sur ce que j'ai fumé et bu, bon mais que veux-tu, avec toute leur sobriété, ils ne me font en somme que de nouvelles misères.
Mon cher frère, le mieux reste peut-être de blaguer nos petites misères et aussi un peu les grandes de la vie humaine. Prends-en ton parti d'homme et marche bien droit à ton but.

Nous autres artistes dans la société actuelle ne sommes que la cruche cassée. Que je voudrais pouvoir t'envoyer mes toiles, mais tout est sous clefs, verrous, police et garde-fous. Ne me délivre pas, cela s'arrangera tout seul, avertis toutefois Signac qu'il ne s'en mêle pas, car il mettrait la main dans un guêpier - sans que j'écrive de nouveau.
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Je lirai cette lettre telle quelle à M. Rey, qui n'est pas responsable ayant lui-même été malade, sans doute il t'écrira lui-même aussi.

Letter 579 from Vincent Van Gogh to his brother Théo - Arles, 19 March 1889 - Picture of Vincent Van Gogh: Prisoners Exercising also known as Prisoners' Round, Saint Rémy de Provence, February 1890Ma maison a été fermée par la police. Si d'ici un mois cependant tu n'as pas de mes nouvelles directes, alors agis, mais tant que je t'écris, attends.

J'ai vague souvenance d'une lettre chargée de ta part pour laquelle on m'a fait signer, mais que je n'ai pas voulu accepter, tant on faisait de l'embarras pour la signature et de laquelle depuis je n'ai plus eu des nouvelles. Explique à Bernard que je n'ai pas pu lui répondre, c'est toute une histoire pour écrire une lettre, il faut au moins autant de formalités qu'en prison maintenant. Dis-lui de demander conseil à Gauguin mais serre-lui bien la main pour moi.
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J'aurais préféré ne pas encore t'écrire dans la crainte de te compromettre et te déranger dans ce qui doit aller avant tout. Cela s'arrangera, c'est trop idiot pour durer. J'avais espéré que M. Rey serait venu me voir, afin de causer encore avec lui avant d'expédier cette lettre, mais quoique j'aie fait dire que je l'attendais, personne n'est venu.

Lettre 579 de Vincent Van Gogh à son frère Théo - Arles le 19 mars 1889 - Tableau de Vincent Van Gogh: la ronde des prisonniers, Saint Rémy de Provence -  Février 1890Je t'engage encore une fois à être prudent. Tu sais ce que c'est d'aller chez des autorités civiles se plaindre. Attends jusqu'à ton voyage en Hollande au moins.

Je crains moi-même un peu que si je suis dehors en liberté, je ne serais pas toujours maître de moi si j'étais provoqué ou insulté, or de cela on pourrait se faire prévaloir. Le fait est là qu'on a envoyé une adresse au maire. J'ai carrément répondu que j'étais tout disposé à me ficher à l'eau par exemple, si cela pouvait une fois pour toutes faire le bonheur de ces vertueux bonshommes, mais que dans tous les cas, si en effet je m'étais fait une blessure à moi-même, je n'en avais aucunement fait à ces gens-là, etc.

Courage donc, quoique le coeur me défaille à des moments. Ta venue, ma foi, pour le moment elle brusquerait les choses. Je déménagerai quand j'en verrai les moyens naturellement. J'espère que celle-ci t'arrive en bon état.

Letter 579 from Vincent Van Gogh to his brother Théo - Arles, 19 March 1889 - Picture of Vincent Van Gogh: Prisoners Exercising also known as Prisoners' Round, Saint Rémy de Provence, February 1890Ne craignons rien, je suis assez calme maintenant. Laissez les faire. Tu feras peut-être bien d'écrire encore une fois, mais rien d'autre, pour le moment.

Si je prends patience, cela ne saurait que me fortifier pour ne plus être tant en danger de retomber dans une crise. Naturellement, moi qui réellement ai fait de mon mieux pour être ami avec les gens, et qui ne m'en doutais pas, cela m'a été d'un rude coup.

A bientôt, mon cher frère, j'espère, ne t'inquiète pas. C'est une sorte de quarantaine qu'on me fait passer peut-être, qu'en sais-je ?


Arles,  19 mars 1889
Lettre de Vincent Van Gogh à son frère Théo
Ref: Lettre 579 - de Vincent à Théo




Lettre 579 de Vincent Van Gogh à son frère Théo - Arles le 19 mars 1889 - Tableau de Vincent Van Gogh: la ronde des prisonniers, Saint Rémy de Provence -  Février 1890





Vincent Van Gogh La ronde des prisonniers
Prisoners Exercising also known as Prisoners' Round
F 669 Saint Rémy de Provence - Février 1890




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